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86.

Le village sous l'ancien régime, par Albert BABEAU, deuxième édition revue et augmentée. Paris, Didier. I vol. in-12 de 393 p. 1879. Prix : 4 fr.

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Ce nouvel ouvrage de M. Babeau est excellent à beaucoup d'égards, et l'on comprend qu'il soit arrivé rapidement à une seconde édition. L'importance et la nouveauté du sujet, l'étendue et la variété des recherches qu'il a exigées, comme aussi le talent d'exposition dont l'auteur a fait preuve justifient pleinement ce succès de bon aloi. Un tableau de la vie rurale avant 1789 manquait à notre histoire nationale ; on connaissait très-bien les cours, les salons, les boudoirs même, le village était laissé de côté, et l'on considérait comme n'existant pas ces 35 ou 40,000 communautés ou paroisses dont l'ensemble composait pourtant la vraie France. M. B. s'est proposé de nous montrer ce que c'était au bon vieux temps qu'un village français : il nous mène successivement à « l'assemblée », à l'église, au château, à l'hôpital, à l'école, chez le juge ou chez le bailli; il nous fait voir enfin dans une série de chapitres très-importants comment l'intervention de l'Etat se produisait au village, intervention bienfaisante parfois, vexatoire le plus souvent, car il s'agissait d'assurer, n'importe par quels moyens, la perception de l'impôt, la corvée des chemins et la milice. On voit par ce rapide exposé quel est l'intérêt d'un pareil ouvrage; il serait complet si M. B. y avait joint une peinture animée des meurs villageoises, et s'il n'avait laissé dans l'ombre les seigneurs ecclésiastiques, les évêques ou abbés à cent mille livres de revenus, et les moines, ces riches propriétaires dont l'avidité proverbiale a tant fait souffrir nos aïeux.

M. B. a mis à contribution une infinité de documents imprimés ou manuscrits; mais ses principales sources d'informations sont en Champagne, à Troyes surtout, et il résulte de là un inconvénient assez grave : M. B. a fait son village à l'image des anciennes paroisses de la Champa. gne, et les villages bretons ou limousins étaient bien différents. Lui. même avoue ip. 6) que, « sauf certains points de détail, le tableau qu'il a

essayé de tracer peut s'appliquer d'une manière assez précise à la partie « de la France située au nord et au nord-est de la Loire. » Un autre inconvénient de cette synthèse quelque peu forcée, c'est que, les docu• ments cités par M. B. se rapportant les uns au xiure siècle et les autres au xvirre, il semblerait que l'organisation des communautés soit restée absolument la même durant plus de 500 ans. Peut-être eut-il mieux valu montrer ce qu'était cette organisation d'abord au xire siècle, puis au xvi°, puis à la veille de la Révolution, sous les règnes de saint Louis, de François Ier et de Louis XVI ; l'ouvrage eût gagné beaucoup à l'emploi de cette méthode : il ne serait pas moins savant, il serait plus accessible au commun des lecteurs que fatigue bientôt ce perpétuel passage d'une citation de Voltaire ou de Turgot à un texte en vieux français de l'an 1220. M. B. s'est attaché certainement à imiter M. Taine, et son livre est un cominentaire très bien fait des derniers chapitres de l'Ancien régime; que

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n'a-t-il dérobé à M. Taine la vigueur et l'éclat de son style, de manière à éviter la sécheresse qui est l'écueil de ce genre de travaux ! Quand il s'agit d'institutions qui ont peu changé depuis le xmo siècle, M. B. présente des tableaux très-vivants, et ses chapitres sur l'église, les marguilliers, le curé et sur les droits seigneuriaux sont des plus intéressants; les exemples sont très-bien choisis et les anecdotes caractéristiques abondent; l'histoire des cloches fouettées par la main du bourreau (p. 112) et celle du goupillon monstre qui répand sur la perruque du seigneur une véritable pluie d'eau bénite (p. 198) égaient le sujet avec un très-grand à-propos.

Les conclusions de M. B. me paraissent d'un optimisme exagéré à bien des égards ; il est, sur plusieurs points, en contradiction complète avec M. Taine, qui représente comme très à plaindre les paysans de l'ancien régime. M. B. juge de la France entière par la région du nord-est, la plus favorisée de beaucoup, et la plus heureuse. Il dit notamment, (p. 284) qu'il y avait de nombreuses écoles dans les campagnes; c'est vrai dans l'est, c'est faux presque partout ailleurs, et l'on en pourrait donner des exemples multipliés. « Chaque village est-il pourvu de maîtres et de maîtresses d'école ? » demandait l'abbé Grégoire en 1790, et les réponses qu'on lui adressait de tous les points de la France sont désolantes. Dans l’Agénais, il n'y a pas un laboureur sur douze qui sache lire; dans le Bordelais, il n'y a que les gros bourgs qui soient pourvus; on y paie de quinze à quarante sous par an, et les maîtres n'enseignent pas même à écrire.

Quelles écoles, et quels maitres! s'écrie un habitant des Landes. De vingt villages d'Auvergne, un seul possède un instituteur qui sait à peine épeler. - Point de maîtres dans nos villages, si ce n'est dans les gros bourgs, répondent les Bourguignons, etc. - Il s'en faut donc bien que la majorité des campagnes aient eu ce que devait leur donner le régime issu de la Révolution, un enseignement primaire à la portée de tous,

M. B. dit également (p. 143) que la portion congrue portée à 700 livres en 1786, était à peine suffisante; ceci n'est pas exact, les congruistes étaient vraiment à l'aumône, et si M. B. avait rencontré les brochures très-curieuses que la fin du xviir siècle vit éclore sur ces questions économiques, il eût été convaincu de cette vérité. L'une de ces brochures, intitulée : Les besoins d'un curé de campagne, par l'abbé Boyer, est fort

elle est, en outre, très-instructive et montre clairement quel était, en 1789, le prix des objets de première nécessité. Quatre chemises en Rouen ordinaire, coûtaient 28 livres; une soutane, 45; trois culottes, 27; quatre paires de bas, 20 livres; le salaire d'une domestique, 65 livres par an, et il fallait bien au curé, pour le préserver contre « les odeurs des

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amusante;

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1. La collection de ces réponses, imprimées dans la Revue des langues romanes de Montpellier (Lettres à Grégoire sur les patois de France), fournit beaucoup de renseignements sur l'état des paysans en 1789.

malades et l'haleine forte et puante de quelques pénitents au confessionnal », six liards de tabac par jour, soit 27 1. par an, etc., etc. Le rôle des curés de campagne est d'ailleurs très-bien indiqué par M. B.; en 1789, ils étaient respectés et aimés des paysans; leur influence sur les masses était considérable, et l'un des grands torts de la Révolution a été de persécuter ces auxiliaires si utiles et alors si dévoués.

Bornons ici ces critiques de détail; il suffit de les énoncer pour qu'un érudit aussi distingué que M. Babeau s'attache à rendre parfait un ouvrage excellent dont les éditions ne peuvent manquer de se succéder : il répond à un besoin de la science moderne, et il comble véritablement une lacune.

A. GAZIER.

87. — Le livre commode des adresses de Paris pour 1692 par Abra.

hom du Pradel (Nicolas de Blégay) suivi d'appendices, précédé d'une introduction, et annoté par Edouard Fournier, T. I. Paris, P. Daffis. 1878, in-18 de lx-321 p. Prix : 6 fr.

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M. Edouard Fournier, se souvenant du Vieux Neuf, a voulu, dans son Introduction au Livre commode des adresses de Paris, nous faire connaître tous les antécédents de la question. Remontant jusqu'à l'histoire ancienne, il parle d'abord des guides d'Athènes et de Corinthe, puis de ceux de Rome. Traversant ensuite le moyen âge, non sans donner un regard aux bureaux des nourrices établis à Paris dès le xive siècle, et à quelques autres agences, il s'arrête devant un chapitre des Essais (le xxxive du ser livre) où Michel de Montaigne exposa, en 1580, les idées qu'avait son père sur la création d'un office de publicité, idées que reprit l'homme à projets du règne de Henri IV, Barthélemy de Laffemas,

auquel l'industrie et le commerce de son temps durent tant de progrès », et qui furent réalisées en partie par Théophraste Renaudot, médecin du roi, le créateur du Bureau .d'adresse (1629). M. F. rapproche de Renaudot quelques journalistes qui, comme l'ennemi de Guy Patin, cultivèrent plus ou moins lucrativement l'art des annonces, l'auteur de la Muse historique, J. Loret, Du Laurens qui, sous le pseudonyme de Robinet, lui succéda, François Colletet, le poète croité de Boileau, le fondateur (juin 1676) d'une Gazette d'affaires et d'adresses intitulée : Journal de la ville de Paris contenant ce qui se passe de plus mémorable pour la curiosité et avantage du public, Devizé qui, dirigeant déjà le Mercure galant, voulut diriger encore (1681) le Journal du bureau de rencontre, etc.

Après avoir ainsi passé en revue les précurseurs de Nicolas Blégny ou de Blégny, M. F. résume le peu de renseignements que l'on a sur la vie de ce singulier personnage. On ignore le lieu aussi bien que la date de la naissance du chirurgien apothicaire. D'après M. F., il n'était pas de

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Paris !, et il serait né vers 1652, dix ans plus tôt que ne le fait naître la
Biographie universelle. Venu à Paris vers 1666, il fut mis à la Bastille
en janvier 1686 2. Il aurait, vers 1694, quitté Paris pour Angers, ville
où il aurait été emprisonné pendant huit années. Ici M. F. n'a-t-il pas
imprudemment suivi la Biographie médicale et la Biographie univer-
selle? Le Blégny détenu à Angers n'est-il pas un homonyme du chirur-
gien, François-Etienne de Blégny, alors âgé de vingt-cinq ans environ,
papetier à Paris, rue Saint-André-des-Arts, lequel, ayant été accusé
d'être l'auteur de l'Entretien de M. Colbert avec Mahomet, fut mis à
la Bastille en février 1688 3 et, en novembre suivant, avoua qu'il avait
seulement été le distributeur du libelle 4. E. de Blégny en fut quitte
pour une légère amende, une amende de six livres 5; mais il retomba,
sept ans plus tard, dans son péché, car, le 21 septembre 1695, le minis-
tre Pontchartrain écrivait au lieutenant général de police : « Le roi en-
voie au château d'Angers Pélissier et de Blégny, dont la dépense sera
payée à 20 sols chacun par jour. Blégny est un homme qui se mêlait de
mauvais livres et qui ne doit avoir aucune relation au dehors; Pélissier
est un visionnaire rempli de plusieurs extravagances. Il sera bon que ces
deux prisonniers n'habitent pas ensemble » 6. Quant au chirurgien, il
est probable qu'après ses mésaventures de 1692-1694, il se décida, sur-
tout si le reproche d'escroquerie qui lui a été adressé n'était pas immérité,
à chercher un abri sûr en terre papale, à Avignon, où il mourut, as-
sure-t-on, en 1723.

M. F. n'a pas manqué d'énumérer tous les recueils médicaux, plus
dignes d'un vil charlatan que d'un sérieux praticien, qui furent publiés
par Blégny en 1673, 1676, 1679, 1684, etc. S'il accorde une simple
mention à ces trop nombreux ouvrages, il décrit avec soin les Adresses
de la ville de Paris qui parurent en 1691, sous le faux nom d'Abraham
du Pradel, astrologue lionnois, et dont la seconde édition, fort augmen-
tée, fut publiée, l'année suivante, sous ce titre : Le livre commode con-
tenant les adresses de la ville de Paris et le Trésor des almanachs

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M.

1. M. F. n'est pas d'accord sur ce point avec le docteur Barjavel qui (Dictionnaire historique, biographique et bibliographique du département de Vaucluse, t. I, 1841, p. 245) s'exprime ainsi : « Blégny (Nicolas de), qui pratiqua la médecine à Avignon, pendant plusieurs années, était né à Paris, en 1652. » Le Di Barjavel attribue à Blégny un caractère bizarre, des mours dissolues et il déclare qu'il était plus intrigant que savant.

2. M. F. aurait pu ajouter que la détention de Blégny fut de très-courte duréu, car M. Fr. Ravaisson (Archives de la Bastille, i. VIII, 1876, p. 371) a reproduit ce mot de M. de Besmaus à M. de La Reynie, écrit le 27 janvier 1686: « J'ai l'ordre de la liberté de Blégny. »

3. Archives de la Bastille déjà citées, t. IX, 1877, p. 105. Lettre de Seignelay à

istiot

La Reynie.

4. Ibid., p. 108. Procès-verbal de la Chambre de police.
5. Cette condamnation fut prononcée sur l'avis conforme de La Reynie. Ibid.,

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p. 109.

6. Ibid., p. 112.

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pour l'année bissextile 1692 avec les scéances et les vacations des Tribunaux, etc., par Abraham du PRADEL, philosophe et mathématicien. Paris, chez la veuve de Denis-Nion. M. DC. xcii. C'est l'édition reproduite par M. F. qui termine (p. lx) sa vive et spirituelle Introduction par cette double appréciation contre laquelle aucun de ses lecteurs ne protestera : « Voilà l'homme, vous allez juger à présent de son Essai d'Almanach des adresses. L'auteur est un assez vilain personnage, mais le livre est curieux. »

Oui, le livre est curieux, très curieux. On peut dire que tout le Paris d'il y a près de deux cents ans s'y retrouve. Affaires ecclésiastiques, exercices de piété, finances royales, conseils du roi et chancellerie, principaux magistrats, administration des hôpitaux, banquiers, académies et conférences publiques, bibliothèques particulières et publiques, collèges et leçons publiques, médecine ordinaire, médecine empirique, opérations chirurgicales, matières medécinales (sic) simples et composées', bains et étuves, impressions et commerce de librairie, liste des livres imprimés pendant le courant de l'année 1691, musique, fameux curieux des ouvrages magnifiques, dames curieuses, commerce de curiosités et de bijouteries, commerce des ouvrages d'or, d'argent, de pierreries, de perles, etc., premières instructions de la jeunesse, nobles exercices pour la belle éducation, armes et bagages de guerre et de chasse, chevaux et équipages, passe-temps et menus-plaisirs, jardinages, tapisseries et meubles ordinaires, chair et poisson, beurre, oufs, fromages, légumes, fruiteries, paneterie et pâtisserie, vins, hôtels garnis et tables d'auberge, etc., voilà quelques-uns seulement des sujets traités dans le tome jer. Nulle part, comme on le voit par cette énumération, ne sont réunis autant de renseignements sur le Paris de la fin du XVIIe siècle.

Mais, autour de ces renseignements, il fallait beaucoup de notes explicatives et complémentaires. Qui pouvait mieux les rédiger que l'écrivain à l'érudition si variée qui, tout en promenant un peu partout son infatigable activité, semble avoir pourtant fait de l'étude du vieux Paris l'objet de ses préférences ? L'auteur de Paris démoli, des Enigmes des rues de Paris, de l'Histoire du Pont-Neuf, de l’Histoire de la butte des Moulins, etc., était le commentateur naturellement désigné du livre de N. de Blégny. Il s'est tiré avec bonheur de cette tâche trop minutieuse pour n'être pas très difficile. Ses notes, presque innombrables, sont gé

1. En ce chapitre (p. 169), Abraham du Pradel, qui s'était déjà fort vanté luimême (p. 123, 152, 154, etc.), ne manque pas de mentionner honorablement un fils qui paraît avoir été bien digne de lui : « M. de Blégny fils Apoticaire ordinaire du Roy sur le quay de Nesle au coin de la rue de Guenegaud, » lequel « tient un assortiment complet de toutes les compositions, extraits, eaux distillées, sels, etc. » Le boniment, qui se prolonge jusqu'à la p. 169, atteint à une hauteur démesurée en ce passage : « C'est le seul artiste à qui les descendants du Signor Hieronimo de Ferranti, inventeur de l’Orvietan, ayent communiqué le secret original.

»

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