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Il me répondit qu'il s'était si peu fait illusion sur les chances que nous avions en notre faveur, qu'il avait pris des dispositions à l'avance pour le cas où les frégates seraient sorties pendant qu'on négociait avec lui. Il s'était imaginé qu'on n'avait ouvert ces négociations que pour endormir sa vigilance; il s'était mis en mesure, et voici comme il nous l'expliqua lui-même, le parti auquel il s'était arrêté.

Il avait fait choix d'une centaine de marins les plus bravés de son vaisseau, qu'il avait dressés à la manœuvre qu'il méditait. C'était de se porter vivement sur les frégates, d'accabler celle qu'il pourrait joindre la première, de faire taire son feu, de l'aborder de long en long, d'y jeter sa troupe d'élite, de se mettre sur les traces de l'autre, et de ne lâcher prise que lorsqu'elle aurait amené. Mais, ajoutait-il, les vents pouvaient déjouer ce calcul, les calmes même nous sauvaient de ses mains.

Voyons maintenant de quels moyens l'empereur pouvait disposer, et comparons-les avec ceux de M. Maitland.

Il n'avait pas de vaisseau, à la vérité, mais il avait deux frégates toutes neuves du calibre de 18, si même la Méduse ne portait du 24*. Elles étaient reconnues pour avoir une marche supérieure ; de plus l'empereur avait un brick et la . corvette la Bayadère, qui était à l'entrée de la Gironde.

Puisque M. Maitland convenait lui-même que, dans la saison où l'on était, il devait craindre de ne pas avoir un vent assez fort pour joindre les frégates françaises avec son vaisseau, qui était un des plus vieux de la marine anglaise, t il n'est pas déraisonnable d'admettre qu'il y avait des chances d'échapper. S'il eut atteint l'un des bâtimens, la différence

* Il n'est pas inutile de faire remarquer qu'un boulet français de dix-huit pèse plus de vingt-deux livres anglais.

+ Ce vaisseau était avec l'amiral Nelson au combat d'Aboukir, et fut un de ceux qui y furent le plus maltraités. Il y avait vingt-deux ans qu'il était en armement.

TOME IV. --2nule Partie.

de l'échantillon n'eût pas laissé d'espoir de vaincre ; mais le capitaine n'eût cherché qu'à manæuvrer, qu’à gagner du temps, et le salut de l'autre frégate eut été d'autant plus assuré.

Ce n'était donc pas l'impossibilité d'un départ à force ouverte qui avait déterminé l'empereur à se rendre à bord de la croisière anglaise, où on lui avait offert de le recevoir. J'en appelle au monde entier qui a été témoin des glorieuses années de sa vie : croit-on qu'il eût hésité à courir les chances d'un combat, s'il avait eu quelque inquiétude sur la foi à laquelle il s'était livré ? Sa sécurité était entière. La supercherie faite au général Gourgaud l'inquiéta un instant, mais l'amiral lui protesta qu'il n'avait retenu cet officier que parce que les siens l'avaient devancé. C'en fut assez ; il crut à tel point ce que lui disait Otham, qu'arrivé à Torbay, où se trouvait déjà la Slany, le pavillon de quarantaine, ni les factionnaires dont ce bâtiment était couvert, ne purent le détromper. Le général Gourgaud alla lui rendre compte du refus qu'on lui avait fait de le descendre à terre. Je sais, lui répondit l'empereur ; l'amiral m'a expliqué la chose, il ne vous a pas laissé débarquer, parce qu'il avait déjà envoyé la dépêche par un de ses officiers.

Le général remit à l'empereur la lettre dont il était chargé pour le prince régent, et insista sur les précautions prises à à bord de la Slany pour l'empêcher de communiquer avec la côte. L'empereur répugnait à croire à tant de déloyauté; il repoussa les soupçons de son aide-de-camp. Les Anglais cherchaient, de leur côté, à les dissiper.

Ils motivaient sur l'usage la sévérité des mesures qui avaient éveillé l'inquiétude que nous manifestions. Elles étaient les mêmes pour tous les étrangers, nous ne devions pas en prendre ombrage. Il n'en était rien; la véritable raison de ce qui se passait sous nos yeux était que l'on n'avait pas d'idée fixe sur ce qui serait arrêté à notre égard.

On était si loin de se douter de ce qui allait arriver, même parmi les officiers de la marine anglaise, que l'amiral Keith, en félicitant le capitaine Maitland de son arrivée, lui écrivait de Plymouth à Torbay :

“ Dites à l'empereur que je serais heureux qu'il me fit “ connaître ce qui pourrait lui être agréable ; je m'empres« serais de l'exécuter. Remerciez-le de ma part des soins “ généreux qu'il a fait donner lui-même à mon neveu, qui lui “ a été amené prisonnier après avoir été blessé à Waterloo."

Ce fut le lendemain de la réception de cette lettre que M. Maitland reçut ordre de conduire l'empereur à Plymouth, où l'amiral Keith devait lui donner des ordres ultérieurs. Il lui fut en même temps enjoint de redoubler de précautions, pour empêcher toute espèce de communications avec la terre.

Le Bellérophon arriva à Plymouth, et, pendant tout le temps qu'il y resta, il fut, l'après-midi de chaque jour, entouré d'un nombre de chaloupes que l'on ne peut pas définir. Pour s'en faire une idée, il suffira de savoir que l'on fut obligé de mettre en observation autour du Bellérophon les chaloupes des autres vaisseaux et frégates qui étaient sur la rade. Malgré cette précaution, il y eut des jours où les canots remplis de curieux étaient si nombreux, qu'ils dessinaient une flottille épaisse qui couvrait la mer; ils resserraient petit à petit les chaloupes de garde jusque contre le bordage du Bellérophon.

L'amiral Keith vint rendre visite à l'empereur. Il ne savait encore rien de ce qui devait se faire ; il témoigna même le désir de voir bientôt arriver les ordres qu'il attendait de Londres, et qui, selon lui, devaient avoir pour résultat de faire placer l'empereur plus commodément qu'il ne l'était à bord d'un vaisseau. Ces ordres ne tardèrent pas à arriver ; mais ils étaient d'une nature bien différente de celle dont l'amiral lui-même s'était flatté.

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CHAPITRE XIII.

Arrivée de M. Bombray.—Notification faite à l'empereur.- Protestation de ce

prince.—Les officiers de marine.—J'écris à l'amiral Keith.-On propose de retirer son épée à l'empereur - L'amiral Keith s'y oppose.—L'empereur passe sur le Northumberland.Ce qu'il me charge de dire au capitaine Maitland.—Départ pour Sainte-Hélène.

M. le chevalier Bombray, sous-secrétaire d'Etat, était porteur de la décision que le gouvernement anglais avait prise à l'égard de l'empereur. Il arriva à bord du Bellérophon, fut introduit auprès de ce prince, et lui remit, non pas une lettre, ni même une feuille, mais un morceau de papier sur lequel était écrit en français à peu près ce qui suit, qui, je crois, était extrait d'une lettre que le gouvernement avait écrite à l'amiral Keith.

“ Comme il peut être important que Napoléon Bonaparte « soit prévenu qu'il doit être conduit à Sainte-Hélène, M. le “ chevalier Bombray est chargé de lui faire cette communica“ tion, et de lui signifier qu'il ne pourra emmener que quatre “ personnes, du nombre desquelles sont exceptés, les géné“raux Savary et Lallemand ; et que, de plus, les quatre per“sonnes qui l'accompagneront devront préalablement se re“ connaître prisonniers du gouvernement anglais.”

Ce papier n'était revêtu d'aucune signature. Ceux qui avaient dû en discuter le contenu avaient sûrement craint d'y apposer leur nom. Un chiffon de cette espèce ne pouvait servir d'introduction à celui qui en était porteur ; l'amiral Keith y suppléa, et fit connaître le caractère de M. Bombray.

L'empereur s'entretint avec ces messieurs, et leur déclara qu'il était contre son intention d'aller à Sainte-Hélène; qu'il n'était venu en Angleterre que d'après l'invitation qui lui en

avait été faite, et sur l'assurance qui lui avait été donnée qu'il serait libre; qu'autrement il n'y aurait jamais pensé, et qu'il n'y avait pas de sort qu'il ne préférât à celui qu'on voulait lui faire ; qu'il protestait, à la face du ciel et des hommes, de la violence qui lui était faite à bord du vaisseau le Bellérophon, où il avait été reçu ‘sous la protection du pavillon britannique. ·

Il congédia ces messieurs, et écrivit à l'amiral Keith la lettre ci-dessous :

“ MILORD,

« J'ai lu avec attention l'extrait de la lettre que vous m'avez communiquée. Je vous ai fait connaître mes sentimens: je ne suis point prisonnier de guerre, je suis l'hôte de l’Angleterre ; je suis venu dans ce pays sur le vaisseau de guerre le Bellérophon, après avoir communiqué au capitaine la lettre que j'écrivais au prince régent, et avoir reçu l'assurance qu'il lui avait été ordonné de me recevoir à son bord pour me transporter en Angleterre avec ma suite, si je me présentais pour cela. L'amiral Otham m'a depuis réitéré les mêmes choses.

“ Du moment où j'ai été reçu librement sur le Bellérophon, je me suis trouvé sous la protection des lois de votre pays. Je préfère la mort à aller à Sainte-Hélène, ou à être enfermé dans une citadelle quelconque. Je désire vivre libre dans l'intérieur de l'Angleterre, sous la protection et la surveillance des lois, et en prenant tous les engagemens et mesures qui pourront être jugés convenables.

Je ne veux entretenir aucune correspondance avec la France, ni me mêler d'aucune affaire politique.

“ Depuis mon abdication, mon intention a toujours été de me domicilier dans un des deux pays, les Etats-Unis ou l'Angleterre. Je me flatte que vous, milord, et le sous-secrétaire d'Etat ferez un récit fidèle de tous les détails dans les

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