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sâmes le bois de Boulogne jusqu’à la Muette; là nous nous assîmes sur l’herbe, à l’ombre, en attendant que le soleil fût baissé, pour nous en retourner ensuite tout doucement par Passy, Une vingtaine de petites filles, conduites par une manière de religieuse, vin— rent, les unes s’asseoir, les autres folâtrer assez près de nous. Durant leurs jeux, vint à passer un oublieur avec son tambour et son tourniquet, qui cherchait pratique; je,vis que les petites filles convoitaient fort les oublies, et deux ou trois d’entre elles, qui apparem— ment possédaient quelques liards , demandèrent la permission de jouer. Tandis que la gouvernante hésitait et disputait, j’appelai l’oublieur et je lui dis : Faites tirer toutes ces demoiselles chacune à son tour, et je vous payerai le tout. Ce mot répandit dans toute la troupe une joie qui seule eût plus_que payé ma bourse, quand je l’aurais toute employée à cela.

« Comme je vis qu’elles s’empressaient avec un peu de confusion, avec l’agrément de la gouvernante, je les fis ranger toutes d’un, côté, et puis passer de l’autre côté l’une après l’autre, à mesure qu’elles avaient tiré. Quoiqu’il n’y eût point de billet blanc, et qu’il revint au moins une oublieàchacune de celles qui n’auraient rien, qu’aucune d’elles ne pouvait donc être absolument mécontente, afin de rendre la fête encore plus gaie, je dis en secret à l’oublieur d’user de son adresse ordinaire en sens contraire, en faisant tomber autant de bons lots qu’il pourrait, et que je lui en tiendrais compte. Au moyen de cette prévoyance, il y eut près d’une centaine d’oublies distribuées, quoique les jeunes filles ne tirassent chacune qu’une seule fois; car là.— dessus je fus inexorable, ne voulant ni favoriser des abus, ni marquer des préférences qui produiraient des mécontentements. Ma femme insinua à celles qui avaient de bons lots d’en faire partàleurs camarades, au moyen de quoi le partage devint presque égal et la joie plus générale.

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« Je priai la religieuse de tirer à son'tour, craignant fort qu'elle ne rejetât dédaigneusement mon offre; elle l’accepta de bonne grâce, tira comme les pension— naires, et prit sans façon ce qui lui revint. Je lui en sus un gré infini, et je trouvai à cela une sorte de poli— tesse qui me plut fort et qui vaut bien, je crois, celle des simagrées. Pendant toute cette opération, il y eut des disputes qu’on porta devant mon tribunal, et ces petites filles, venant plaider tour à tour leur cause, me donnèrent occasion de remarquer que, quoiqu’il n’y en eût aucune de jolie, la gentillesse de quelques-unes faisait oublier leur laideur.

u Nous nous quittàmes enfin, très-contents les uns des autres, et cette après—midi fut une de celles de ma vie dont je me rappelle le souvenir avec le plus de satisfaction. La fête, au reste, ne fut pas ruineuse : pour trente sous qu’il m'en coûta, il y eut pour plus de cent écus de contentement; tant il est vrai que le plaisir ne se mesure pas sur la dépense et que la joie est plus amie des liards que des louis. Je suis revenu plusieurs autres fois à la même place, à la même heure, espé— rant d’y rencontrer encore la petite troupe; mais cela n‘est plus arrivé. n

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Cette citation, où Rousseau lui-même nous parle de sa femme, nous conduit tout naturellement à dire quelques mots de son mariage, qui fut un des traits/ les plus singuliers de sa vie. Il était alors au plus fort de sa gloire : le Devin du village, l’He’loïse, l’E mile luil avaient mérité l’admiration de toutes les femmes; l’en—‘ thousiasme de quelques-unes, illustres par leur beauté et par leur naissance, devenait plus que de la tendresse. Rousseau pouvait choisir parmi des duchesses. Mais c’est précisément l’époque de sa vie où il renonce au__ grand monde, réforme sa toilette, s’enferme dans la solitude. Pour signal de sa rupture complète avec les sociétés aristocratiques et lettrées , il fait plus , il épouse une pauvre fille du peuple. L’action parut folle et le paraît encore; elle était naturelle dans la vie. alors toute plébéienne de Jean—Jacques. Mais ce ne fut pas seulement ce choix étrange qui scandalisa, blessa, souleva toutes les malveillances; Rousseau, depuis sa Lettre à l’archevêque de Paris, avait rompu entièrement avec l’Eglise catholique et même avec l’Église protestante ; or, il n’y avait d’autre mariage alors que le mariage religieux. Jean—Jacques, exclu de l’Église, l’était donc du mariage légal, et il n’y avait de possible pour lui que le concubinage. Avoir établi cela, c’était proclamer qu’en dehors de l’Eglise il n’y avait ni loi ni justice. Rousseau fit alors cette chose hardie, trop peu remarquée, d’amener Thérèse Levasseur devant deux témoins, dont l’un était maire, et de jurer devant Dieu et devant les hommes qu’il la reconnaissait pour sa femme; et Thérèse, librement consultée, déclara

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qu’elle l’acceptait pour mari. Jean—Jacques, en cela si mal compris, venait de créer le mariage civil.

Les contemporains furent scandalisés et stupéfaits, mais la leçon ne fut point oubliée (l).

(i) Vingt-quatre ans plus tard, en 1792, l’initiative prise par Rousseau fut consacrée par les lois, et quoi qu’on ait pu tenter contre ces lois, elles subsistent. Mariages, naissances, décès sont solennisés civilement d'abord, et libre à tout citoyen de s‘en tenir a cette solennité civile.

Peut-être n'est-il pas mal à propos de rappeler ici que le premier acte inscrit à Paris sur les registres de l’état civil est l'acte . de naissance du fils de Camille Desmoulins. Cet acte, dicté par Desmoulins lui-même à l’officier public, est conçu en ces termes :

« Cejourd’hui, 8 juillet 1792, l’au quatrième de la liberté. a « comparu par—devant nous, officier municipal, administrateur « de police, étant à. la maison commune, dans le lieu des séances « ordinaires du conseil municipal, les portes étant ouvertes, « Louis—Simplice-Camille-Benoît Desmoulins, citoyen, membre « du conseil général de cette commune. demeurant à. Paris, rue « du Théâtre-Français,

« Lequel nous a dit que le 6 de ce mois, neuf heures du matin, il lui est né un fils du légitime mariage de lui, comparant, avec Anne-Lucile-Philipppe Laridon-Duplesssis;

« Que la liberté des cultes étant décrétée par la Constitution, et que, par un décret de l'Assemblée nationale législative, relatif au mode de constater l’état civil des citoyens autrement que par des cérémonies religieuses, il doit être élevé dans chaque municipalité de chef-lieu un autel sur lequel les pères, assistés de deux témoins, présenteront à la Patrie leurs enfants ; le comparant voulant user des dispositions de la loi Constitutionnelle et voulant s’épargner un jour, de la part de son fils, le reproche de l'avoir lié par serment à des opinions religieuses qui ne pouvaient pas encore être les siennes, et de l’avoir fait débuter dans le monde par un choix inconséquent entre les neuf cents et tant de religions qui partagent les hommes, dans un temps où il ne pouvait seulement pas dis— tinguer sa mère.

« En conséquence, il nous requiert pour constater la naissance et l’état civil de son fils, qu’il nous a fait présenter sur le bureau en présence de Laurent-Lecointre et d‘Antoine Merlin, citoyens, députés à l’Assemblée nationale, de recevoir la présente déclaration, voulant que son fils se nomme Horace-Ca

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On devine cependant si les beaux esprits s’en don— nèrent à cœur joie sur la pauvre Thérèse! Les femmes surtout étaient sans pitié ; un peu de bon accueil et de cordialité eût peut-être, peu à peu, mis quelque lumière en cette âme; mais on se plut à lui faire sen— tir son ignorance, nulle occasion n’était perdue de la troubler, de l’amener à dire ou à faire des sottises. Elle était née timide, on la rendit méfiante; elle avait un esprit fin et pénétrant, elle devint sousle sarcasme et la calomnie, héhétée et silencieuse. On lui reprochait, et elle accepta comme honte de ne savoir pas l’orthographe ; mais on oubliait que l’impératrice de Russie, la grande Catherine, plus ignorante encore, avait été servante dans sa jeunesse sans savoir alors ni lire ni .écrire. Philosophes, poètes, princes, n’en étaient pas moins à ses pieds..... Il y eut, on en conviendra, légèreté à des philosophes de n’avoir qu’adm lation pour cette impératrice et que dédains pour l’humble femme de Jean-Jacques.

Que reprochait-on à Thérèse Levasseur? Un moment

« mille-Desmoulins; de laquelle déclaration il requiert qu’il soit
« fait transcription dans le registre qui sera ouvert, conformé—-
« ment àla loi ci-dessus rappelée, et que la présente minute soir
« par nous, en attendant, déposée au greffe de la municipalité.
« et dont expédition lui sera donnée. Ainsi signé par lui, dé-
« clarant, avec nous et les témoins cy désignés les jour et au
« que dessus. '
« Camille DESMOULINS, MERLIN, député;
« LECOINTRE, député; SERGENT, administrateur de police.
« Le dépôt de l‘acte ci-dessus a été fait au secrétariat de la
« municipalité, et reçu par moi, secrétairegreffier, le 9 juillet
« 1792, l’an IV de la liberté.
« Signé, BOYER. »

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