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Cette joyeuse brochure, publiée tout à coup dans Berlin, à l’insu de Frédéric, et par le moyen d’un ancien privilège, avait pour titre : Diatribe du docteur Akakia, médecin du pape. ‘

Il analysait avec sa verve ordinaire le livre de Maupertuis, puis il répétait à chaque page: « Ces folies ont paru sous le nom d’un illustre président ; mais ne croyez pas qu‘elles soient de ce savant homme; je sais, moi, docteur Akakia, médecin du pape, qu’elles sont l’œuvre d’un jeune écolier qui, pour mieux débiter son livre, a osé usurper un nom connu et vénéré. Donc, respect à M. le président de l’Académie royale de Berlinl Mais sachons démasquer le jeune faussaire, qui, si l’on n’y eût pris garde, allait couvrir d’un ridicule éternel le nom de Maupertuis l »

Frédéric, irrité que l’on eût osé commettre dans ses États le crime de désobéissance, fit lacérer et brûler tous les exemplaires publiquement par la main du bourreau. On en fit un bûcher sous les fenêtres même de Voltaire. Il regarda la flamme et sourit avec pitié de cette barbarie gothique.

—— Un peu d’ellébore, disait—il, donné à Maupertuis eût été plus efficace que cette brûlure de mon pauvre Akakia.

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Voltaire aussitôt renvoya au roi son brevet, son cordon, sa croix, sa clef de chambellan, avec ces quatre vers :

' Je les reçus avec tendresse,
Je les renvoie avec douleur,
Comme un amant, dans sa jalouse ardeur,
Rend le portrait de sa maîtresse.

Puis il demandait lapermission de sortir du royaume; Frédéric lui fit reporter son brevet et sa croix, mais ne répondit rien touchant la permission de partir. Vol- ' taire , inquiet, demande à voir Frédéric. Quelques instants d’entrevue suffisent pour tout réparer; ilë causent, ils oublient leurs discordes, il n’y a plus que génie et génie. Ils sourient d‘avoir été si enfants, puis ils terminent en se moquant, de qui? de Maupertuis ! Voltaire, dans cette entrevue, demande la permission d’aller prendre les eaux de Plombières ; elle lui est accordée ; aussitôt il donne des ordres pour qu’on fasse ses malles, il part. Reviendra-t-il? — Jamais! Le voici à Leipsick. Il était malade, il s’y arrête quelque temps pour réparer ses forces; il put, dans cette ville, réfléchir quelques jours à sa bizarre destinée. Ce séjour en Prusse, qui vient de s’écouler si rapide pour nous, semblaità Voltaire lui-même avoir passé comme un songe. Ce songe, cependant, avait duré trois ans 1

Comment s’étaient écoulés ces trois ans? Il avait achevé le Siècle de Louis XIV, continué l’Essai sur l’esprit et les mœurs des nations, composé, pour amuser le roi, quelques nouveaux chants de la Pucelle (qu’il tremblait bien de voir paraître, car on lui_en avait dérobé des copies). Enfin, il avait écrit cette Diatrihe d’A/cakia. Ces travaux avaient été mêlés de petits voyages de Berlin à Potsdam, d’études et d’entretiens philosophiques avec le plus étonnant des hommes; puis étaient venus les tracasseries, les brouilles, les raccommodements; puis, enfin, un galimatias de querelles insensées. Et de tout ce qu’il espérait entreprendre et fonder avec le roi philosophe, qu’était—il résulté? Rien. Au milieu de ces déceptions il eut des maladies, des affaires de négoce, un procès incroyable avec un coquin de juif, des calomnies, des persécutions, un livre brûlé par la main du bourreau! Mais tout ceci n’était rien, au prix de ce qui l’attendait encore avant d’avoir franchi les frontières d’Allemagne.

XXXIII

Frédéric avait été pour Voltaire, tour à tour, le Salomon du Nord, Marc Aurèle, l’enchanteresse Alciræe; il allait devenir Dengs de Syracuse.

Voltaire, en quittant Lcipsick, était allé, tout malade, faire visite à Son Altesse la duchesse de Gotha, qui lui avait toujours témoigné des bontés, et pour laquelle il commença d’écrire les Annales de l’Empz're. Il resta dans son château quelque temps, puis s’achemine, à petites journées, jusqu’à Francfort, où malheureusement il se trouva plus mal et fut obligé de séjourner encore. Il se sentit si malade, qu’il écrivit à madame Denis de venir le rejoindre à Francfort, ce qu’elle fit immédiatement. Pendant ce temps-là, Maupertuis, que l’Akakla avait mis dans un état de rage, ne dor— mait plus; il écrivit à Voltaire qu’il irait l’attendre à Plombières, pour le tuer. Voltaire, sur cela, ne fit qu’ajouter un post scm’ptum à la brochure du tremblant Alcakia, qui rendit Maupertuis plus ridicule encore. Frédéric , de son côté, prévoyait bien que Voltaire ne reviendrait plus à Berlin, mais il conservait à son égard la confiance du génie et ne pensait point à lui redemander le volume de ses poésies, pas plus que Voltaire n’avait songé à lui redemander plusieurs chants de la Pucelle. Mais Maupertuis représenta au roi qu’il aurait du réclamer le volume de ses œuvres, que certainement Voltaire, de retour en France, mettrait ce recueil à profit de quelque manière. Le soupçon entre vite dans l’oreille des rois, Frédéric crut déjà voir ses poésies secrètes répandues par toute l’Europe. Et il en résulta, ditVoltaire, des choses qui font frémir.

Madame Denis était arrivée malade à Francfort, on l’avait saignée deux fois: l’oncle et la nièce étaient donc encore très—faibles l‘un et l’autre, lorsqu’un agent royal se présente à eux et, dans un baragouin moitié français, moitié allemand, leur redemande l'œuvre de poeshie du rai son maître. Voltaire eut remis sur-le— champ ce recueil; malheureusement il était resté à Leipsick, avec ses autres effets. L’agent leur déclara donc qu’ils resteraient prisonniers à Francfort, gardés dans leur auberge, jusqu’à l’arrivée des bagages; sur quoi il voulut bien écrire et signer ce mémorable billet:

« Monsieur, sitôt le gros ballet de Leipsick sera ici, où « est l’œuvre de roesmu du roi mon maître, que Sa Ma« geste’ demande, et l’œuvre de pues/aie rendu à moi,yvous « pourrez partir où_vous paraîtra bon. »

a A Franc/art, I“de juin 1753.

« Femme. « Résident du roi mon maître. »

Voltaire, qui souriait encore de cette aventure, écrivit

au bas du billet : Bon pour l’œuvre de pues/n’a du roi votre.

maître.

Les bagages, après une attente de trois semaines, arrivent enfin ; Voltaire remet l’œuvre de pues/fie à M. le résident, et se dispose à partir, lorsque celui-ci, sous le prétexte de lettres de change qu’on ne retrouve pas, l'arrête tout à fait, lui, sa nièce malade et son secrétaire. On les traîne tous les trois en prison, à travers les rues de Francfort. Quatre soldats, jour et nuit, la baïonnette au fusil, sont de faction dans la chambre de Voltaire : et quelle chambre l Madame Denis, enfermée dans un misérable grenier, eut pourtant la faveur d'un lit, mais il lui fallut, même la nuit, avoir à son chevet tantôt un, tantôt quatre soldats. Le secrétaire eut le même traitement. Pendant ce temps

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