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la porte d’un coup de pied. Mais il semble que madame du Chatelet, depuis, l’avait fait absolument revenir de cette chimère. Il est donc vraisemblable que, livré tout entier à ses travaux, Voltaire ne soupçonnait rien, lorsque, à Lunéville, entrant un jour tout à coup chez madame du Chatelet, il trouva Saint—Lambert dans ses bras.

N’entreprenons pas de décrire une telle scène; ou doit dire cependant que le premier moment fut terrible. Voltaire apostropha violemment Saint-Lambert, lança sur Émilie un regard qu’elle n’oublia jamais, puis sur-le-champ, il voulut quitter Lunéville. Madame du Chatelet, à son insu, mit contre-ordre à. ses préparatifs de départ, puis ayant laissé passer quelques heures, elle alla le trouver et lui demander à quoi il songeait de vouloir rendre publique une scène qui ne s'était passée qu’entre trois personnes, et qu’il allait, par son imprudence, faire arriver aux oreilles de M. du Chatelet.

Ceci se passait le soir; Voltaire était couché et malade : madame du Chatelet s’assit sur les pieds de sont? lit, et alors des explications commencèrent avec plus ’ de calme. Est-il croyable qu’elle s’excusa sur sa santé? C’est pourtant ce que l’on a prétendu. Mais quel qu’ait été cet entretien (qui se fit en anglais pour éviter les oreilles indiscrètes), ce qui est certain, c’est que Voltaire, dès les jours suivants, passa avec Émilie de la colère a la bienveillance et à la tendresse; il semblait, du regard, lui témoigner des regrets d’avoir manqué à la loi d’indulgence qu’il s’était promis d’ob—

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server toujours avec les autres, et d’y avoir manqué envers une personne pour laquelle il lui semblait avoir si peu le droit d’être sévère! Sa magnanimité fut telle, que le jeune Saint-Lambert étant venu, d’un mouvement sincère, lui demander pardon des paroles un peu brusques que lui-même lui avait répondues, Voltaire se jeta dans ses bras et lui dit : «Mon enfant, «j‘ai tout oublié, et c’est moi qui ai eu tort. Vous êtes « dans l’âge heureux où l’on aime, où l’on plaît; jouis«sez de ces instants trop courts : un vieillard, un «malade, comme je suis, n’est plus fait pour les «plaisirs. »

Madame du Chatelet eût voulu aussi oublier cette scène, mais elle en conservait un très-vif souvenir. Elle se rappelait le premier regard qu’avait lancé sur elle Voltaire, et elle était cruellement humiliée au fond de l'âme d’avoir pu, même un seul instant, descendre, dans son esprit, du rang de grand homme à celui de femme. Elle avait été jusqu’ici d’un caractère enjoué, elle devint sombre. Voltaire fut touché de ce changement et simula de plus en plus l’oubli de ce qui s’était passé; il reprit ses plans de tragédie et tâcha de l’associer elle-même à ce travail qu’autrefois

'elle prenait tant de plaisir à suivre; il la consultait

sur sa tragédie de Catilina et de Cicéron, qu’il écrivait alors. Toutefois l’un et l’autre, peu disposés aux plaisirs, quittèrent la cour du roi Stanislas et revinrent s’enfermer dans leur solitude de Cirey, Emilie avec sa tristesse et Voltaire avec son travail.

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’ Jamais il n’avait été plus plein de projets qu’à cette époque; il en fit en quelque sorte l’inventaire en voyageant de Lunéville à Cirey, et se rendit compte a lui-même de sa propre situation.

La cour de France semblait, depuis quelques années, très-favorable pour lui; il avait rendu déjà quel— ques services, il en pouvait rendre encore. On l’avait envoyé, en I740, en ambassade secrète auprès du roi de Prusse, chargé de négocier une alliance entre les deux cours. Jamais assurément, depuis qu’il y avait des rois et des ambassadeurs, il ne s’était vu négociation de ce genre. Voltaire, à Berlin, dans le palais du roi, écrivait de sa chambre au monarque les notes les plus sérieuses, les plus habilement motivées (où n’était que trop visible cependant la faiblesse du gouvernement français); le vainqueur de la Silésie répondait à ces notes par des chansons.

Mais Voltaire, depuis, avait été chargé d’une entreprise d’une bien autre importance : dans une velléité de rétablir le prince Charles-Edouard sur le trône d’Angleterre, on l’avait chargé d’organiser le plan d’une descente dans la Grande-Bretagne. Devenu ainsi précurseur des imaginations napoléoniennes, il avait passé à combiner ce plan d’invasion les trois

années 1745, 1746 et I747. Aussi voyons-nous qu’il ' ne composa dans cet intervalle aucune pièce de théâtre. Le comte de Lally, qui haïssait les Anglais, était l’âme de cette entreprise qui devait être exécutée par le duc de Richelieu, ami de Voltaire, héros de Fontenoi.

Qui pourrait dire que Voltaire, a mesure qu’il voyait autour de lui plus de sujets de tristesse, ne se sentait pas poussé davantage vers les idées ambitieuses, c’est-à-dire_ dans sa pensée vers les idées géné— reuses, vers le dévouement à la cause commune, puisque la sienne semblait avoir fait naufrage? Il était d'ailleurs, à cette époque, plein de son rôle de Cicémm. Il le joua lui-même d’une façon admirable, chez un de ses amis, devant une assemblée nombreuse, et tout le monde lui fit, au milieu des applaudissements, l’application de ces vers : '

Romains, j‘aime la gloire et ne veux point m’en taire;

. Des travaux des humains c’est le digne salaire.

Sénat, en vous servant, il la faut acheter :
Qui n’ose la vouloir, n’ose la mériter.

Il s’était toujours plu à se comparer en lui-même à ce citoyen philosophe, poële, orateur, consul... Le consulat seul manquait, dans ce parallèle, à l’auteur de la Henriade. Mais n’avait-il jamais songé à de hauts emplois ? Il avait vu le cardinal Fleury commencer sa carrière politique à l’âge de soixante—treize ans et régner jusqu’à quatre-vingt-dix. On sait qu’il avait voulu lui succéder à l'Académie ; pourrait-on affirmer qu’il ne songea pas à lui succéder autre part? Le bonheur

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de Voltaire eût été que, par lui ou par un autre, la philosophie remplaçât l’influence des prêtres dans le conseil des rois. Quel philosophe semblait donc mieux placé que lui pour cela?Son nom, ses écrits, ses relations d’affaires et de philosophie atteignaient tous les peuples; il était membre de toutes les Académies de l’EurOpe, même de celle de la Crusca... Au temps où nous sommes (1748), ce n’était plus le roi qui gouvernait, c’était madame de Pompadour. Et il se trouvait que Voltaire l’avait connue lorsqu’elle n’était encore que la belle mademoiselle Poisson. Elle lui faisait, depuis qu’elle était souveraine, les plus charmantes coquetteries, le protégeait contre les dévots. Ajou— terai-je que le roi, dans son besoin d’alliances, n’eût pas été fâché d’avoir dans son conseil, malgré quel— ques hardiesses philosophiques, l’ami du roi le plus turbulent de l’Europe? Que pourraient objecter les dévots ? L’auteur de Mahomej n’était-il pas en relations excellentes avec le Saint-Père ?

Qu’il ait eu ou non ces pensées, la chose certaine, c’est que Voltaire se préparait, soit par un rôle offi— ciel, soit autrement, à gouverner I’Europe.

Où prendrait—il son point d’appui? Il l’ignorait encore. Le roi de Prusse l’appelait a ,Berlin ; le roi de Suède l’appelait à Stockholm; le pape lui faisait insinuer de toutes les manières possibles l’invitation de venir à Rome ; Versailles lui faisait des avances... Que ' ferait-il ?

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