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Quelle dérive considérable nous avions faite! Elle nous parut inconcevabie. C'est peut-être à cette marche surprenante et involontaire, que nous devons de n'avoir point rencontré les vaisseaux anglais qui apportoient l'ordre de l'amiral Keith de rétablir la croisière avec une nouvelle rigueur, et de recommencer les hostilités. Nous passâmes devant la ville de Rhodes; on distinguoit facilement la tour et le palais que les chevaliers de Malte occupoient autrefois, et qu'ils désendirent contre Soliman, ainsi que les deux môles sur lesquels s'appuyoit sans doute le colosse si célèbre de l'antiquité. - Nous tournâmes l'île, qui, à vue d'œil, a seize lieues de long et six de large. Près des îles de Carchi et de Piscopi, nous fûmes surpris par un calme inquiétant. L'horizon étoit obscurci ; des nuages noirs sembloient nous sermer le passage entre ces deux îles, des éclairs se dessinoient rapidement sur ce fond rembruni. Ces parages sont très-dangereux ; de tous côtés l'on ne voit que des rochers escarpés; ceux qui bordent la côte méridionale de la Natolie, n'offrent que des brisans affreux aux vaisseaux battus par la tempête. Nous ne fimes pas une lieue dans toute la nuit, qui, trompant nos alarmes, se passa fort tranquillement. Le vent s'éleva avec l'aurore, et nous dépassâmes les

deux îles de Carchi et de Piscopi.

Le 20 ventose ( 11 mars ), nous fîmes notre route en laissant au nord sur notre droite les petites îles de Nausio ( Anaphe) et Santorini ( Thera). La dernière n'est remarquable que par le voisinage d'uue petite île qui, eu 1707, s'éleva subitement du sein des eaux. Le vent du nord souffla dans cette journée avec une force qui nous obligea de naviguer sous nos basses voiles. Il falloit absolument marcher, autrement nous nous exposions à nous voir jetés sur les côtes de Candie, qui étoient sous le vent à nous. Tout étoit en désordre sur notre bord ; Desaix dans des convulsions continuelles, ne pouvoit articuler un mot, et la plupart des passagers étoient dans un état de souffrance à leur faire desirer la mort. On résolut, au risque de sombrer, de forcer de voiles malgré la fureur du vent, pour nous éviter un naufrage évident sur les bords escarpés de Candie. C'est au milieu de ce trouble extrême, que des matelots vinrent déclarer une voie d'eau considérable : nous nous crûmes perdus. Nos poules , nos canards , plusieurs pièces de bois furent emportés par les vagues qui, à tout instant, balnyoieut le pont; mais ces pertes n'étoient rien à côté des dangers pressans qui nous menaçoient.

Après avoir passé une partie de la journée dans la plus cruelle alternative, la brume qui nous enve- . loppoit ne nous permettant point de reconnoître si nous avions, ou si nous n'avions pas monté l'île d$

Candie, et la force de la tempête nous faisant craindre que notre bâtiment.battu par les flots, ne s'entrouvrît tout-à-coup, nous aperçûmes au vent à nous une 2etre ile qne nous reconnûmes pour celle de Cerise (C,thera). A l'abri de ses terres, qui ecus proteseoient du vent et de la mer, nous eûmes une navigation moins tourmentée. L'espérance revint avec le calme. Cependant notre voie d'eau étoit alarmante : il falloit pomper sans cesse. Il deveneit indispensable de remédier promptement à cet accident , trop périlleux dans une traversée aussi longue que celle qui nous restoit encore à faire. Neus apercevions le cap Matapan, le mont Teget, toujours couvert de neige. Desaix étoit épuisé par les convulsions et les efforts continuels du mal de mer : on résolut de relâcher à Coronne. Nous entrâmes dans le golfe qui porte son nom, et à la vue de nos pavillons parlementaires, des barques se détachèrent pour nous reconnoître. Nous annonçâmes que la paix étoit faite entre le Grand-Seigneur et l'armée d'Egypte, et nous demandâmes la permission de deseendre à terre pendant le peu de temps qu'on emploieroit à fermer notre voie d'eau. Les Grecs qui nous avoient interrogés allèrent immédiatement prendre les ordres du Bey. Nous examinâmes la position de la ville : elle est forte, bien bâtie et entourée de bonnes murailles.

Trois cents Turcs l'avoient défendue contre deux mille Russes , qui ne purent la prendre.

Le lendemain , nous obtînmes la faveur de descendre; on nous donna trois janissaires pour empêcher les habitans de communiquer avec nous. Nous trouvâmes à terre M. Sauvaise , français , qui s'empressa d'offrir au général Desaix tout ce qui pourroit lui être agréable. Desaix demanda une salade de laitue ; nous la dévorâmes.

Le 23, le Bey voulut nous voir. L'entrevue se fit sur le bord de la mer. Mustapha étoit âgé; il portoit un costume très-riche : Desaix et lui s'entretinrent pendant quelques momens de la paix, de la guerre , et exprimèrent également le desir de voir l'ancienne intelligence rétablie entre les Turcs et les Français. •

Le 25 ventose ( 16 mars ) , après avoir renouvelé nos provisions, nous prîmes congé du Bey. Les Grecs nous avoient vendu différentes marchandises, et dans plusieurs sacs remplis d'amandes , ils y avoient déposé des quartiers de boulets de fonte pour augmenter le poids. Les Grecs!

Nous mîmes la proue sur Malte. Dans cette même* journée, notre commis aux vivres, malade, mourut, et nous le jetâmes à la mer avec ses matelas, sa couverture et ses habits. Il n'avoit heureusement point la peste.

Le vent nous favorisoit. Nous avions déjà monté

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l'ile de Malte, que nous n'avions cependant point aperçue, lorsque le vent sauta à l'ouest, et s'éleva avec une telle force, que, pour ne point perdre le chemin que nous avions déjà fait, nous fûmes obligés de mettre à la cape. Nous restâmes dans cette position pendant deux jours entiers. Ce que souffroient les passagers est inexprimable. Le troisième jour, nous reconnûmes les côtes de la Sicile , funestes à ces français malheureux, qui, croyant y trouver l'hospitalité et des secours, n'y reçurent que la mort. Desaix étoit accablé : un peu de repos l'auroit soulagé : Thomme de confiance de M. Hamelin, embarque sur notre bord, avoit, disoit-il, des amis à Sciacca , petite ville sur la côte méridionale; nous y trouverions une rade et des rafraîchissemens : il proposa d'aller y mouiller. J'avoue que l'exemple récent de la fin abominable de l'ordonnateur Sucy, me faisoit redouler un semblable mouillage ; mais la majorité Temporta sur moi, et l'on se moqua de IneS terreurS. A peine avions-nous jeté l'ancre devant la ville

de Sciacca, que les batteries tirèrent sur nous à boulet, quoiqu'ils dussent distinguer facilement nos pavillons parlementaires. Ce début promettoit, et tout en redoutant les effets de la mauvaise humeur des Siciliens à la simple vue de nos trois couleurs, j'éprouvai intérieurement un certain contentement de voir que les habitans de Sciaccaparoissoient vou

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