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naux. Les journaux qui paraissaient alors à Madrid n'ont agi en rien dans l'insurrection d'O'Donnell; ils ont même constamment appuyé la répression de ce soulèvement ; toutes les nouvelles qu'ils ont données étaient dans le sens du rétablissement de l'ordre. Et l'on a pu croire en Europe que tout était fini au moment où les événements ont dit que tout était perdu. Il y a là, sinon la preuve que les journaus, quand ils sont libres, ne rendent pas la tâche des gouvernements plus pénible, du moins la preuve que leur annulation, quelque complète qu'elle soit, ne fait rien au fond des questions de révolution. »

Nous ferons nous, aussi, une remarque, laquelle nous est inspirée par ces lignes, que nous trouvons dans le Moniteur : « Madrid est tranquille. Le général San-Miguel déploie » beaucoup d'activité pour le maintien du bon ordre. »

Voici notre simple remarque :

Lorsqu'une révolution a éclaté, lorsque le désordre est non-seulement dans les rues, ce qui est grave, mais aussi dans les esprits, ce qui est plus grave encore, à qui s'adresse-t-on pour contenir ce désordre el ramener l'ordre? Toujours on s'adresse aux hommes dont on se défiait et dont on s'effrayait la veille, qu'on repoussait en les qualifiant « d'hommes avancés, d'hommes dangereur, de brouil» lons, d'esprits impatients, hasardeux, chimériques. » Or, voici notre raisonnement: si ces hommes sont aptes à faire ce qui est le plus difficile et le plus périlleux, pourquoi ne seraient-ils donc pas aptes à faire ce qui l'est moins ? Pourquoi ne recourt-on jamais à eux que dans les mauvais jours et jamais dans les bons ? Pourquoi ne les prendre jamais pour pilotes qu'après que le vaisseau a échoué et qu'on ne sait plus comment le remettre à flot, au lieu de les prendre pour éviter les écueils ? Depuis que le maréchal Saldanha, traité d'abord de « rebelle, » a été nommé président du conseil en Portugal, l'ordre règne-t-il moins à Lisbonne ? Après la révolution de juillet 1830, M. Casimir Périer, repoussé par Charles X, a-t-il donné raison aux défiances qui l'avaient fait obstinément écarter du ministère pour y appeler M. de Polignac ? Après la révolution de février 1848, M. Odilon Barrot n'a-t-il pas donné à toutes les timidités dont la majorité de 1846 formait le faisceau autant de garanties que M. Guizot leur avait fait de concessions ? Ah! s'il nous était permis de faire un reproche à ceux qu'on appelle «les » hommes avancés, » ce ne serait certes pas celui qu'on leur adresse communément; le reproche que nous leur ferions, ce serait généralement de trop ressembler le lendemain à leurs prédécesseurs de la veille. Pourquoi donc s'effrayer d'eux lorsque, si souvent, il suffit de les choisir à temps pour faire tomber la défiance publique et calmer l'impatience populaire ? Vaut-il donc mieux ne marcher que sur un pied au lieu de se servir alternativement du pied droit et du pied gauche? L'idéal de toute politique est-il donc d'être boîteuse ? Est-ce que l'expérience et l'histoire attestent que ce soit là le moyen de marcher plus longtemps et plus sûrement?

XIV.

21 août 1854. Le fait le plus considérable à nos yeux est la démission de M. Collado, ministre des finances. Cette démission vient donner raison à nos prévisions; elle prouve que les embarras les plus sérieux de la situation, en Espagne, auront pour cause la nécessité et la difficulté des réformes économiques, dès que l'on hésite et qu'on ne va pas résolûment au fond des questions. Subordonner la question économique à la question politique, c'est subordonner le fond à la forme, tandis que subordonner la question politique à la question économique, c'est subordonner la forme au fond.

XV.

25 septembre 1854. Les nouvelles d'Espagne viennent, plus tôt que nous ne le supposions, donner raison à nos prévisions. Il faut gagner les révolutions de vitesse, sous peine de se laisser dépasser par elles. Il faut faire tout de suite bien ce que, tardivement, elles feront inévitablement mal. Cependant, il y a

encore une chance favorable, ce serait que les bruits relatifs à une modification de cabinet se confirmassent, et que l'une des deux influences rivales devint exclusivement prépondérante, sauf à l'autre à avoir plus tard son tour. Ce qu'il y a de plus redoutable que l'anarchie en bas, c'est l'anarchie en baut, ayant pour cause le tiraillement, en sens opposés, de deux volontés obligées d'agir comme si elles n'en faisaient qu'une, et ayant pour effets répercutés à l'infini, à tous les degrés et sous toutes les formes, les luttes intestines, les défiances réciproques, les rivalités subalternes. Point de pouvoir sans unité ! Tout accouplement contre nature a pour condamnation la stérilité. L'erreur funeste qui a perdu toutes les révolutions, qui les a fait tomber dans tous les excès, dont elles ne pouvaient se préserver qu'en s'appliquant uniquement à sortir de tous les abus, l'erreur qui continuera de les perdre et de les paralyser, c'est de vouloir que ce qui doit être successif soit simultané. Toujours et partout il existe deux tendances opposées; il ne faut pas s'en plaindre, il faut les utiliser, non en les neutralisant l'une parl'autre, mais en laissant l'une d'elles prendre pleinement le dessus, et en réservant la seconde pour remplacer la première dès que celle-ci aura accompli sa tâche, quelle qu'elle soit, et n'aura plus de raison de subsister. Après le maréchal Espartero. le maréchal O'Donnell; ou après le maréchal O'Donnell, le maréchal Espartero, mais non ensemble. Après le flux, le reflux! Est-ce que le flux et le reflux sont simultanés ? est-ce qu'ils ne sont pas successifs ? Est-ce qu'on marche en portant simultanément le pied droit et le pied gauche en avant ? Non, on saute ainsi un obstacle, mais on ne marche pas; on ne marche qu'en portant successivement et alternativement le pied gauche après le pied droit. A chacun son tour et son wuvre! Si ces observations, puisées à la source même de l'expérience, ne prévalent pas à Madrid, l'Espagne peut s'attendre à subir tous les excès et à souffrir tous les maux. Il y a des heures suprêmes où ce qui parait vous sauver vous perd.

XVI.

13 mai 1855. La Gazette de France, dans un article où elle nomme la Presse, s'exprime ainsi :

« En Espagne, la souveraineté révolutionnaire règne et gouverne sous la forme monarchique. Nous avons exposé la vérité vraie sur les scènes d'Aranjuez. Malgré les explications du Siècle et les protestations de la Presse, il demeure certain que la révolution a pris la main d'une faible femme, dont le front porte aujourd'hui la couronne glorieuse de Castille et d'Aragon, pour contraindre cette main captive à signer un décret qui atteint l'Église catholique dans ses fondations territoriales. Ce n'est que par une dérision cruelle pour la reine que la loi dont elle refusait la sanction est censée avoir été présentée par elle. Espartero et Madoz ne sont ses ministres que de nom. En réalité, c'est la révolution qui s'est présenté à elle-même cette loi, qui l'avait votée et qui l'a sanctionnée. Du moment où la personne qui représente le pouvoir royal n'a pas son libre arbitre, elle n'est pas un pouvoir. »

Tout ce qui arrive en Espagne a été prévu et prédit par la Presse, en août 1854, dans la série d'articles intitulés : L’ORNIÈRE DES RÉVOLUTIONS, série d'articles qu'elle a dû interrompre au milieu d'une polémique soutenue contre le Siècle. La politique qu'on fait en Espagne peut être celle du Siècle, mais elle n'est pas celle de la Presse. Nous la réprouvons hautement, parce qu'elle ne saurait aboutir qu'à la ruine, à l'arbitraire; mais de ce que cette politique est marquée aux deux coins de l'inconséquence et de l'impuissance, s'ensuit-il que la Gazette de France et le Journal des Débats aient raison de tirer de récits mensongers des conclusions qui, si elles étaient vraies, seraient la condamnation de la royauté ? Lorsqu'on peut rentrer librement dans la vie privée, est-il donc si difficile de descendre noblement du trône ? Lorsqu'on est étroitement placé entre la perte de sa royauté ou la perte de sa dignité, la conservation de sa couronne ou la paix de sa conscience, est-il donc moins facile de garder intactes sa conscience et sa dignilé que de garder avilies sa royauté et sa couronne ? A-t-on empêché Ja reine Isabelle de donner ce bel exemple d'un monarque sauvant la royauté en sacrifiant le pouvoir, au lieu de sauver le pouvoir en sacrifiant la royauté ? Les souverains, placés plus haut, sont-ils donc tenus à moins de scrupules que les ministres qui ont le respect d'eux-mêmes ?

XVII.

23 juillet 1855. Le maréchal O'Donnell a contre lui tous les partis; il a contre lui les progressistes et les modérés. Il est impossible que déjà il ne voie pas que le ministère qu'il a formé ne sera qu'un cabinet transitoire, que la pierre d'attente du cabinet définitif dont on nomme déjà hautement le chef, le duc de Valence. Cela est évident, logique, fatal.

De quelque côté que se tourne le maréchal O'Donnell, sa situation est également critique, périlleuse, découverte. D'une part, s'il veut gouverner constitutionnellement avec les Cortès, sur quels bancs recrutera-t-il la majorité qui devra le soutenir, et que répondra-t-il aux interpellations qui lui seront adressées ? Comment expliquera-t-il et justifiera-t-il sa conduite ? Quelle garantie aura-t-il de n'être pas renversé par un vote de défiance qui peut aller jusqu'à une mise en accusation ?

D'autre part, s'il veut gouverner inconstitutionnellement, sans les Cortès, quelle garantie aura-t-il de n'être pas honteusement congédié par la cour, qui n'oublie pas, qui ne saurait oublier le combat qu'il lui a livré et l'humiliante défaite qu'il lui a fait essuyer en 1854? Ainsi, quelle que soit la voie que prenne et que choisisse O'Donnell, l'une et l'autre le conduisent toutes deux à la chute et à l'abîme. Il n'a que l'option entre sa retraite constitutionnelle le lendemain d'un vote, s'il n'obtient pas des Cortès un bill d'indemnité, ou son renvoi honteux le soir d'un resus, s'il tente

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