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Au milieu des cahales suscitées par les Lettres anglaises, Voltaire continuait, au théâtre, d’emporter tous les cœurs; pas un Français jeune qui ne rêvàt de trouver sa Zaïre, point de femmes qui ne rêvàt d’0— rosmane l le plus ému était Voltaire; c’était en lui que s’était allumée “la plus forte passion, quoique cette passion, chez lui, fût encore dans le vague.

Parmi les admiratrices dont il reçut les félicitations, il rencontra une dame jeune encore, qu’il avait connue autrefois toute petite fille chez le baron de Breteuil, son père, maintenant épouse d’un officier des armées du roi. A la fois enjouée et sérieuse, pleine d'esprit, d’érudition et d'amour de l'étude, tout en elle enchanta Voltaire. Il fut ravi de trouver dans une jeune femme, outre les charmes de son sexe, toutes les qualités de raison et de caractère qu’il eût pu demander à un honnête homme. Chaque jour il venait causer, s’épanch,er auprès d’elle. Il ne la pouvait voir assez. Qu’on juge, de son côté, si, au milieu de toutes les femmes qui, de loin, adoraient l’auteur de Zaïre, elle fut fière de recevoir tous les jours ses hommagesl Il s’établit entre eux une liaison qui ne devait finir qu’à la mort. Voltaire lui proposa de se retirer ensemble à la campagne, de fuir Paris. Elle était jeune, belle, fêtée, recherchée, déjà célèbre par son esprit et sa science : elle consentit àcette re— traite. Retraite? Non : elle sentit bien que la où serait Voltaire, la serait toujours le point vraiment le plus peuplé de la terre, le centre du monde, la cité de l’esprit. Cette dame était la marquise du Chatelet. Acooutumée depuis quelques années à vivre éloignée de son mari, elle accepta la proposition de Voltaire, emmena avec elle son fils, dont elle voulait faire l’éducation elle-même,et ils allèrent s’établir à Cirey, ancienne maison située dans l’étroite et charmante vallée de la Blaire, entre Lorraine et Champagne. Elle appartenait à. madame du Chatelet; mais, abandonnée depuis nombre d’années, des réparations, des agrandissements même étaient indispensables pour la mettre en état d’être la résidence d’une dame élevée dans l‘élégance de Versailles et qui avait tabouret chez la reine. Ces embellissements eurent lieu ; Voltaire dessina luimême les jardins, et fit, à Ses propres frais, bâtir une galerie pour sa bibliothèque, ses instruments de phy-_ siqne, de chimie, d’astronomie, pour sas collections de toutes sortes, qu’il se proposait d’augmenter en« core, et pour y faire ses expériences scientifiques.

Les esprits d’élite, à cette époque, se tournaient vers les sciences, et ilsemblait que lés lettres ne dussent plus exister que pour leur servir d’instrument de pro— pagation. «Malheur, disait Voltaire, malheur surtout « dans ce siècle, à un versificateur qui n’est que versi«ficatèurl » Butt‘on venait de publier les premiers livres de son histoire naturelle; mais ce qui frappait encore plus les imaginations, c’était de voir une compagnie de savants intrépides, ayant à leur tête la Condamine,Clairault, Maupertuis, mettre à la voile vers les régions polaires pour une entreprise qui, si elle réussissait, devait être la gloire de l’esprit humain. Le grand Newton avait enseigné, à priori, que la terre est aplatie aux pôles : il s’agissait, pour vérifier cette assertion de la science, de déterminer exactement la figure de la terre et de constater si les oscillations du pendule_s’|accéléraient vers les pôles, ainsi que l’avait annoncé Nèwton‘. Tous les penseurs en Europe attendaient avec impatience le retour des philosophes argonautes. Les hommes de quelque mérite étaient tous occupés d’études sérieuses : le jeune d’Alembert, sur les pas des Clairault, des S’Grav_esende, des Bernouilli, allait perfectionner les mathématiques et la géométrie, base commune de toutes les sciences. L’abbé Nollet, célèbre alors, le marquis de Romas, d’autres encore tiraient la physique du chaos et faisaient les premières expériences sur l’électricité. M. de Réanmur, l’année même où Voltaire se retirait à Cirey, commençait lapublication de ses admirables mémoires sur les insectes. De grands philosophes surgissent partout: en Angleterre, les travaux de Newton; en Allemagne, les doctrines de Leibnitz, mort seulement depuisquelques années, étaient dans toute leur vigueur. Chez nous, on savait que le président de Montesquieu s’occupait d’une histoire de la législation chez tous les peuples. On comptait _sur ce grand ouvrage pour y puiser les éléments d’une réforme uni

verselle des lois et des constitutions de l’Europe. En attendant ce livre, auquel l’auteur, enfermé dans son château de la Brède, travaillait avec une infatigable patience, on applaudissait les dix-huit gros volumes de Rollin sur l’histoire ancienne. Cette histoire, le célèbre défenseur de l’université ne l’apprenait pas au monde, il la tirait des auteurs grecs et latins, pour la rendre accessible à tous dans un langage simple. Mais c’était un triomphe pour la philosophie qu’une publication où tous pouvaient voir qu’il y avait de la grandeur et de la morale possibles pour les nations en dehors du christianisme; aussi, tout le dix-huitième siècle reçut—il avec acclamation l’œuvre du bonhomme Rollin, qui ne savait lui-même comment s’expliquer un tel succès.

Voltaire, appelé à présider aux destinées de son siècle, ne pouvait rester étranger à ces travaux. Aussi au milieu même des maçons et des architectes qui réparaient la maison de Cirey, le voyons—nous occupé du Newtonianisme et d’expériences sur le feu, ou bien absorbé dans le calcul des forces motrices. Préalable— ment il se dispose à publier les Éléments de philosophie de Newton. Ce n’était plus une philosophie d’hypothèses (liypotheses non fingo) ; c’était une constatation des lois même de l’univers, constatation devant laquelle l’incrédulité ne lui semblait plus possible. Les critiques du temps ne manquèrent pas, bien entendu, de lui reprocher cet abandon des lettres pour les sciences : Desfontaines écrivait ces lignes imbéciles : «C’est dommage qu’il ait donné dans le newtonia

nisme qui est une mauvaise physique réprouvée de tous les bons philosophes de l’Europe.»

Pendant qu’il travaille à propager les découvertes newtoniennes, Emilie (c’était le nom de madame du Chatelet) traduit et commente les œuvres de Leibnitz. Voltaire rêvait quelquefois de fonder une colonie de philosophes, d’organiser une sorte d’armée destinée à répandre en tous lieux les doctrines nouvelles. Emilie voulait au moins lui servir de second. Il était enchanté de voir une jeune femme qui aimait les plaisirs se faire avec lui philosophe et géomètre; il est vrai qu’elle avait, pour la géométrie surtout, des dispositions qui se sont rencontrées rarement, même chez les hommes : ainsi, au jeu, où madame du Chatelet était très-ardente, on la vit souvent faire des multiplications de neuf chiffres.

Peu de temps après leur installation à Cirey, l’Académie des sciences ayant proposé pour sujet de prix une dissertation sur la nature du feu (dont les savants étaient alors fort occupés), Voltaire et madame du Chatelet concoururent tous les deux séparément et traitèrent la question à des points de vue différents.

Ces travaux ne les empêchaient point de songer l’un et l’autre aux embellissements de Cirey. Ils espéraient, à moins que l’exil encore ne vint frapper Voltaire, y passer une partie de leur vie ou au moins faire de cette retraite un repaire habituel, un asile pour la philosophie. Voltaire eût voulu s’y bâtir contre les préjugés de son temps une citadelle d’où il pût faire entendre la vérité, d’où il pût attaquer toute hypocrisie, toute

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