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_phie, la religion, l‘ont entendre leurs voix et-semblent se confondre. Ni Racine, ni Corneille, n’ont mieux exprimé les emportements de l’amour; les spectateurs oublient le théâtre, les acteurs: c’est la réalité même. Et puis, quoique transportés dans ce lointain Orient, c’était la patrie, c’étaient des Français qu’ils retrouvaient au théâtre; on y parle de Paris, des bords de la Seine... Le siècle renaît aux émotions vraies, rentre dans la nature. Les roués de la Régence se retrouvent hommes. Quelques familles y voyaient ressusciter leurs illustres ancêtres, le public n’y applaudissait plus Agamemnon ou Oreste, mais des héros français. Le Dieu des chrétiens, Jésus-Christ (chose hardie) y est désigné comme jamais il ne l’avait été sur la scène:

. Ton Dieu que tu trahis, ton Dieu que tu blasphèmes,
Pour toi, pour l'univers, est mort en ces lieux mêmes.

Voilà pour la religion. Des modèles de vertu sont présentés dans les deux religions musulmane et chrétienne, voilà pour la philosophie!

Zaïre fut la joie de ce temps. A sa voix, l‘amour dans bien des cœurs remplaça la débauche. Les-femmes applaudissaient Voltaire; on le recherchait, on vou— lait lire son Charles X11, sa Henrz‘ade, on en lisait jusqu’aux notes; on lisait l’Essai sur les guerres civiles qui accompagnait les dernières éditions. Tous demandaient ses livres, tous en avaient soif, toute âme s’y voulait rajeunir. Et Zaïre, chaque soir, reparaissait sur tous les théâtres de France, au milieu des applaudissements, des transports et des larmes... * Deux ou trois gazetiers firent de la critique et se firent huer? Pour ne pas sentir une telle œuvre, de tels vers, il fallait être la plus abandonnée créature,_ un abbé Desfontaine5, un Fréron. _Zaïre fut l’étincelle du siècle. Tout ce qui était jeune y puisa son élan et sa flamme. Les ,L—J. Rousseau, les Bulfon, les d’Alembert, les Diderot, furent comme évoqués par cette œuvre. On vit que tout n’était pas dit; que tout, au contraire, était encore à dire et à faire, et qu’il s’agissait, en littérature, en philosophie, en politique, de la création d’un nouvel ordre de choses, Trente ans plus tard, si l’on eût interrogé les grands hommes du siè— cle, itous auraient retrouvé dans leurs souvenirs ce moment de Zaïre.

Celui qu’excita le plus ce succès fut Voltaire luimême: plus de repos, chefs-d’œuvre sur chefsd’Œuvrel En ce moment, il chante, il fait un opéra; Ra— meau en fait la musique, et toutes les voix avec lui répètent :

Peuple, éveille-toi, romps les fers
Remonte à la grandeur première l

l’euple, éveille-toi, romps tes. férs;
La liberté t’appelle !

Ce mot liberté résonnait tant de fois danspet opéra de Samson, que l’on n’en permit pas la représentation ; « On était bien aise,» dit Voltaire, «de mortifier Rameau, » a qui les conservateurs de la vieille musique avaient déclaré une guerre terrible. On disait aux admirateurs de Voltaire que cette interdiclion frappait

sur Rameau et aux admirateurs de Rameau qu’elle frappait sur Voltaire. En voulant ne blesser personne, on mécontgxgtait tout le monde.

Le libraire Jore, cependant, voyant le moment favorable, se hàtait d’imprimer les Lettres anglaises. Il crut, comme Voltaire, qu’à la suite du succès de Zaïre elles pourraient passer. L’autorité, en effet, respecte ou sembla respecter celui que l’Europe entière couvrait de ses applaudissements, mais elle frappa sur le ’ libraire : l’édition est saisie; Voltaire prend la parole

en faveur de Jore, on met Jure à la Bastille. Voltaire, malgré tout, remue auprès de quelques amis et délivre Jore. Il affirme, duÿreste, que les Lettres anglaises n’ont point été écrites en vue d’être publiées ; qu’adressées d’Angleterre à un ami, elles se trouvent imprimées et répandues sans sa participation. Pendant que l’on confisque l’édition de Jore, des libraires de Londres impriment à milliers d’exemplaires les Lettresanglaises, les font entrer en fraude, et la France, en quelques jours, s’en trouve inondée. Tout les lit, tout les dévore, tout apprend à connaître une nation libre; une philosophie nouvelle, celle de Newton, est révélée au monde, qui doit, fondée sur l’expérience, réduire en poudre tous les autres systèmes. Descartes lui—même y doit passer. Voltaire‘ proteste de nouveau qu’il n’est 4 pour rien dans cette propagande ; mais en vain : - « Cartésiens, malebranchistes, jansénistes. tout se déchaîne. » Et nonobstant ces protestations on le me- , nace de la Bastille. L’édition de Londres ne pouvant Suffire, il s’en imprime une autre à Paris, clandesti

nement et à l’insu de Voltaire. Le péril augmente pour lui : visites domiciliaires, saisie de ses papiers, pillage de son argent emporté dans une armoire mal fermée, répandu en route et ramassé par les agents du commissaire de police : «Tout a été au pillage.» écrit-il à un de ses amis.

Ah! les Welches! les Welches t... Il dédie Zaz“re à un Anglais, simple citoyen, négociant, son ancien hôte, M. Falkener. '

« Tout semble, lui dit—il dans cette dédicace im« primée en tête de sa pièce, tout semble ramener les « Français à la barbarie dont Louis XIV et le cardinal « de Richelieu les ont tirés.»

Il voyait la royauté, la noblesse, la nation entière marchera sa décadence; il voulut montrer à ses compatriotes que leurs pères avaient été grands, il se mit à écrire le Siècle de Louis XI V.

Que dit-il dès le premier chapitre ? « A commencer « depuis les dernières années du cardinal de Richelieu « jusqu’à celles'qui ont suivi la mort de Louis XIV, il « s‘est fait dans nos arts, dans nos mœurs, comme « dans notre gouvernement, une révolution générale « qui doit servir de marque éternelle à la véritable « gloire de notre patrie. Cette heureuse influence ne « s’est pas même arrêtée en France, elle s’est étendue « en Angleterre, elle a excité l’émulation dont avait « alors besoin cette nation spirituelle et hardie; elle (( a porté le goût en Allemagne, les sciences en Russie; '« elle a même ranimé l’Italie qui languissait... » C'était donc une révolution qu’il s’agissait de conti

nuer et d’éterîdre : la était la véritane gloire de notre patrie.

Voilà ce qu’au nom de l’histoire il allait enseigner aux hommes d’Etat présentsêt futurs.

Ces travaux sérieux étaient entremêlés par Voltaire, pour son propre délassement et pour égayer ses amis de mille bagatelles en prose et en vers, imprimées souvent à son insu et que se disputaient les lecteurs. Il avait dédié à Cideville le Temple du Goût; il y ajoute ’ le Temple de l‘A mitié, et voici ces deux petits poèmes dans les mains du public. Le croira-t-on? Le Temple du Goût souleva des orages. Il avait eu le malheur d’y nommer tous les écrivains, tous les artistes dignes, selon lui, d’être admis dans le temple du goût. Messieurs tels et tels qui ne s’y trouvaient pas, se fâchérent, accusèrent l’auteur de jalousie... A la bonne heure! Mais il n’y avait pas la de quoi l’inquiéter dans sa personne. Un coquin, traducteur de Virgile, plus dépité que les autres, le désigne aux fureurs bigotes, pour la pièce de vers sur la mort de mademoiselle Lecouvreur. Et de nouveau voici Voltaire menacé de l’exil. Faut—il rappeler que monsieur le traducteur de Virgile, Formosum pastor..., avait été, par Voltaire lui-même, retiré de Bicêtre, où il avait été mis pour ses mœurs ?

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