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« aussi dans ma patrie des juges très-éclairés et d'ex«cellents esprits auxquels j'eusse pu rendre cet hom« mage. Mais vous savez que la tragédie de Brutus est « née en Angleterre ; vous vous souvenez que lorsque « j'étais retiré à Wandsworth, chez mon ami M. Fal« kener, ce digne et vertueux citoyen, je m'occupai « chez lui à écrire en prose anglaise le premier acte « de cette pièce à peu près tel qu'il est aujourd'hui en « vers français... »

Cette tragédie imprimée, répandue déjà dans toute l'Europe, le voici qui songe à s'essayer dans une autre genre, à se faire applaudir par un livre d'histoire. Il quitte pour un instant Sophocle, Eschyle, Shakspeare; il lit et relit Quinte-Curce, étudie cet admirable récit de la vie d'Alexandre de Macédoine. Le héros de son premier livre d'histoire sera presque un héros de roman. Les feinmes, les enfants, prendront plaisir à le lire, et, sans sortir un instant de la réalité, pouvant alléguer des preuves irrécusables de tous les faits qu'il avance, il se prépare à raconter une série d'aventures inouïes dignes des temps fabuleux. Ce livre sera l'admiration des sages et le charme de tous.

Quelques relations avec des Suédois illustres lui avaient permis de recueillir les circonstances les plus importantes de la vie de Charles XII, il s'entoura de nouveaux renseignements et se mit à l'oeuvre. Peu à peu cependant le bruit se répand de sa présence à Paris : quelques curieux découvrent sa retraite; il comprend que, pour conduire à fin tranquillement l'@uvre commencée, il faut se dérober aux oisifs. Il

écrit à un de ses amis, M. de Formont: « Le séjour de « Paris commence à m'épouvanter; on ne pense point « au milieu du tintamarre de cette maudite ville. » Il se décide à se retirer en province. Attiré par Cideville un ancien ami de collége avec qui il n'avait point cessé d'être en relations et qu'il désirait revoir, curieux d'ailleurs d'étudier la véritable situation de l'esprit public en province, il choisit, pour lieu de sa retraite, Rouen, patrie des deux amis Cideville et Formont, et la grande ville la plus rapprochée de Paris, celle aussi d'où il lui était le plus facile, en cas d'alerte, de regagner Londres ou Amsterdam.

Il venait, en effet, à Paris, de soulever contre lui un nouvel orage par une pièce de vers sur la mort de mademoiselle Lecouvreur, célèbre actrice empoisonnée par une princesse et à qui l'on refusait la sépulture. Voltaire avait vu les Anglais ensevelir une de leurs actrices avec pompe dans une église de Londres: qu'on se figure son indignation contre les Welches ! Chose étrange! tout le monde, ses ennemis mêmes, malgré eux, retenaient par ceur cette poésie sur mademoiselle Lecouvreur, surtout ce vers :

Elle a charmé le monde et vous l'en punissez!

De nouveau on parla d'exil et de Bastille. Voltaire disparut, fit croire qu'il était retourné en Angleterre, et alla se réfugier, en grand silence,, dans une petite chambre chez un libraire de Rouen, le libraire Jore, auquel il vendit les Lettres anglaises. Hélas ! le pauvre Jore ne prévoyait pas que ces Lettres, qu'il se hata

trop d'imprimer, seraient confisquées, qu'elles seraient ainsi la cause de sa ruine et qu'elles le feraient mettre à la Bastille.

Malgré Charles XII, il n'abandonnait pas son projet d'une tragédie toute d'amour. Le voici, à Rouen, qui entreprend la tragédie d'Eryphile. Il se remet dans les impossibilités d'une imitation shakspearienne; il veut, sur notre théâtre, reproduire quelques scènes d'Ha‘mlet. Jamais pièce ne sui coûta plus de travail, il la déchire, la refait à plusieurs reprises. Il tient à faire paraître et parler l'ombre d'Amphiaraus; mais comment accommoder cette ombre avec les idées philosophiques ? Le moyen de faire accepter une telle scène au milieu des lecteurs du Dictionnaire de Bayle et de l'Histoire des Oracles? Aussi cette ombre d'Amphiaraüs laisse-t-elle philosophiquement entrevoir qu'elle pourrait bien être une machine mise en jeu par le grand prêtre... Ahl nous voilà bien loin des terreurs de Shakspeare! Tout cela devient presque grotesque ; aussi lorsqu'il fit représenter sa pièce deux ans plus tard, en 1732, n'eut-elle point de succès. Lui-même il la retira du théâtré et il ne l'imprima jamais dans ses œuvres ; il en conserva seulement quelques vers qu'il trouva moyen de placer çà et là dans d'autres pièces.

Mais entre Brutus et ce nouvel échec dramatique, n'oublions pas qu'il y est le succès immense de Charles XII, succès qu'aucun livre d'histoire n'avait obtenu jusque là. Vingt éditions en un an!

Après cinq mois de séjour à Rouen, séjour entre

coupé deux ou trois fois de promenades chez des amis, à la Rivière-Bourdet, à Déville, à Canteleu, un des plus beaux lieux de la terre, il alla passer un mois dans cette inaccessible thébaïde normande de l'ami Cideville, à Cideville, où il dessina, dit-on, de sa propre main, les lambris de l'église, qui, depuis ce tempslà, est restée, assure-t-on, ensorcelée, hantée par le diable dans la personne de ses curés. Cideville était marguillier de sa paroisse; mais Voltaire l'enlevait à ces honorables fonctions pour le consulter sur Eryphile et Charles XII, toujours à l'æuvre, corrigeant sans cesse les anciens ouvrages et en préparant de nouveaux, et sur le point, par la publication des Lettres anglaises, d'allumer l'incendie philosophique qui devait consumer le vieux monde; n'ayant qu'une crainte, celle de mourir bientôt, car le voici qui a trente-sept ans, et sa santé est toujours restée faible. A Rouen, tout en composant Eryphile et Charles XII, il avait été forcé de garder souvent le lit, malgré cela, réservant sa mélancolie pour lui seul, il est aimable, il est gai avec le.cher Cideville. Au sortir de chez lui, avant de quitter cette belle et riche Normandie, qu'il se promet. tait bien de revoir, il alla visiter au village de Déville, près Rouen, un autre de ses amis.

Voltaire fit un miracle à Déville, il y guérit un paysan de la fièvre tierce, et les gens du pays le prirent pour un sorcier.

XIII

Encouragé par le succès sans scandale de Charles XII, il revint à Paris; mais un nouveau malheur lui arrive; il perd son ami M. de Maisons.

Hélas ! depuis le jour où j'ouvris la paupière,
Le ciel pour mon partage a choisi les douleurs;

Rentré à Paris, il donne Eryphile; mais Eryphile est sifflée. Il ne se décourage pas. Pour plaire à ses compatriotes, il fallait une pièce d'amour. Il cherche dans l'histoire, mais aucun sujet ne s'offre à lui assez dramatique pour exprimer les sentiments qui s'agitent au fond de son cœur. Abandonnant donc et l'histoire et toutes les voies connues, renonçant même à imiter pour le faire connaître à la France, ce vilain Shakspeare (auquel il attribuait de n'avoir pas réussi dans sa pièce, et contre qui, à partir de cette époque, il conserva toujours quelque humeur), il imagine un roman, il trouve Zaire! Sa joie, son enthousiasme, le débordement de son ceur sont tels, qu'en dix-sept jours la pièce est terminée. Son âme s'est coulée d'un seul jet dans ce moule.

On joue la pièce, tout est en pleurs, tout frémit aux fureurs d'Orosmane ; les accents sacrés de Polyeucte, les voici retrouvés par le vieux Lusignan; la philoso

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