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d’une passion et presque d‘un culte. Ce culte, il l’avait propagé partout autour de son trône. Un prince de Prusse (le prince de Wirtemberg) écrit à Voltaire: «Quoi de plus cruel et de plus insultant pour la «France que de voir son plus beau génie s’éloigner « d’elle, lui à qui On devrait élever des autels, et qu’on devrait encenser comme un Dieu ! »

En vain, les amis de Voltaire et sa famille (madame Denis surtout)l’avaient engagé, en partant, à se défier de l’enchanteur.

— C’est un roi, disaient-ils, prenez garde; ces amitiés sont dangereuses.

—— Eh! non, mes amis, répondait-il, ce roi est un grand homme. Il faut le consoler d’être roi, et surtout l’empêcher de mépriser les hommes.

Pour tenir rang à la cour de Prusse, un titre était nécessaire; il lui fallut accepter le cordon et la clef de. chambellan, honneur auquel était attaché un traitement annuel de 20,000 livres. Voltaire reçut en souriant ces hochets; mais, avec sa magnanimité ordinaiie,il voulut faire aussi ses générosités au monarque. Frédéric venait de créer, dans ses États,une souscription pour la fondation d'une sorte de compagnie des Indes. Voltaire versa dans cette entreprise deux millions. '

Cela réglé, Frédéric lui demanda des leçons d’éloloquence et de versification. Une leçon de deux heures tous les jours, tel était son emploi. Mais qu’ils surent, maître et disciple, étendre ces leçons à bien d’autres sujets! Il est vrai, disaient—ils, que tout entre dans

l’éloquence et la poésie, et celui qui veut réussir dans . l’un de ces deux arts doit commencer par agrandir \*son âme, par y faire entrer toutes choses. —— Mais avec ordre, ajoutait Voltaire, et sans trop de mépris pour les pauvres acteurs et pour le directeur (tout incompréhensible qu’il soit) de ce Spectacle étonnant. Qu’on se figure, ce tête-à tête étrange renouvelé tous les jours, entre ces deux hommes uniques! On en re— trouve quelques traces dans leur correspondance, oùl’on voit Voltaire, dans ses plaisanteries même, rappeler le roi au respect de la conscience humaine. ' Après cette causerie du matin, chacun dans la journée vaquait à ses affaires; puis venait l’heure des petits soupers, dont les convives habituels étaient : le méde— cin la Mettrie, le gros Irlandais milord Tirconel, l’ltalien Algarotti, d’Argens, quelques autres; de jolis pages autour dela table; jamais de femmes. Au milieu de ces hôtes venait s‘asseoir gravement M. le président de l’Académie de Berlin, l’insociable Maupertuis, devenu plus insociable encore depuis l’arrivée de Voltaire. Tant qu’il avait brillé seul sur l’horizon prussien, il avait conservé des sentiments humains, au point de s’être livré, dit-on, quelquefois avec complaisance, à l’admiration des dames berlinoises; il avait composé pour elles un livre de science galante : la Vénus physz’gué. Mais l’établissement de Voltaire dans les appartements du roi le troubla. Saisi de jalousie et résolu de tenir tête à celui que bien à tort il croyait son rival,le voilà qui taillesa plume, qui se plonge dans l’étude. Il lui fallait à tout prix éclipser l’auteur du NeWtonianisme.

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Maupertuis se trouvait donc moins fréquemment que les autres aux soupers du roi et personne ne songeait à s’en plaindre. Malgré les absences fréquentes de M. le président, ces petits soupers plaisaient peu àl' Voltaire. ' ' Quelle que fût, en effet, son admiration pour le philosophe-roi, il n’était pas sans quelque chagrin de retrouver là ce qu’il avait fui depuis vingt ans, c’est—àdire la société des esprits oisifs et légers l Il est vrai que si parmi les familiers du roi, milord Tirconel, par exemple, lui paraissait un gros sot, la Mettrie, en revanche, était une créature si candide, si vive, si pleine d’imprévu, que Voltaire se plaisait assez en sacompagnie, quoiqu’il le trouvât trop 'gaz‘. Cette trop grande gaieté de la Mettrie et des autres convives l’attristait; aussi commença—t—il à prétexter de sa santé, qui était, en effet, mauvaise à Berlin, pour se dispenser de venir aussi souvent à ces soupers. ’ Il vivait solitaire dans le palais du roi et n’avait plus guère d‘entretiens qu’avec lui, qu’il trouvait toujours l’homme le plus spirituel de sa cour et le prince le plus digne, le plus capable elle mieux placé pour réformer l’Europe. Frédéric écrivait alors l’Histoire du Brandebourg; il en lisait tous les matins quelques nouveaux chapitres à. Voltaire, qui, tout en faisant au style quelques corrections, admirait combien cette histoire était la marque d’un esprit ferme , étendu , habile... Comment, après cela, l’auteur d’un livre si sérieux, si sensé, pouvait—il se plaire à ces étranges soupers? 0‘ Frédéric, disait—il, admirable génie, homme ai

mable, vainqueur dans cinq batailles, esprit le plus ferme qu’il y ait en Europe, faut—il que j’entrevoie en toi tant de misères et de néant!

0 Frédéric! ôhomme! que! problème es-tu donc?

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Chose étonnante! durant les'queiques mois de son séjour à Paris, Voltaire avait paru suspect a la cour -de France, on avait tout fait pour l’éloigner; et main— tenant voilà que madame de Pompadour, que le roi, témoignaient du mécontentement de sa retraite en Prusse ! On allait jusqu’à lui retirer son titre d’historiographe de France! Pour réponse, il écrivit la plus belle histoire qu’eût jamais faite, assurément, aucun historiographe, l’Histoz’re du siècle de Louis XI V. Le roi pouvait lui retirer sa charge, il ne pouvait pas l'empêcher d’en remplir les fonctions avec éclat et d’être le premier historien de sa patrie. La cour répondit à ce trait par des tracasseries‘ nouvelles qui eurent pour objet le Siècle de Louis XI V lui—même. On le récompensait ainsi d’avoir voulu donner à Louis XV, par cette histoire, une leçon dans le grand art de régner, ou plutôt d’administrer, car”il ne semble pas que Voltaire ait entendu aùtrement le rôle de la royauté (de là son admiration pour ces grands administrateurs, Colbert, Sully, etc.)

Ainsi, ce Siècle de Louis XI V, dont les premiers éléments avaient été recueillis autrefois chez M. de Caumartin, fut achevé et publié en Prusse.

Pendant que Frédéric et Voltaire s’occupent, l’un de son empire, et l’autre de l‘instruction de l’Europe, chacun, autour d’eux, joue son rôle suivant sa nature : milord Tirconel et la Mettrie, meurent d’indigestion ; Maupertuis écrit des Lettres philosophiques, en imitation des Lettres anglaises, et prépare ses grandes découvertes qu’il fait d’avance admirer aux belles Allemandes; enfin, il organise des cabales contre Voltaire, et surtout contre Kœnig , le plus illustres de ses collègues à l’Académie de Berlin.

Dans ces entrefaites, un nouvel hôte, un Gascon, nommé la Beaumelle, arrive à la cour de Prusse. Ce Gascon avait de l’esprit, du trait, beaucoup de répartie, peu de probité. M. le président découvrit tout de suite qu’il serait son homme pour mettre la discorde au palais, pour y brouiller tout le monde avec tout le monde. Le voici à l’œuvre ; les petits propos commen— cent à courir. On rapportait au roi : « Sire, M. de « Voltaire a dit à quelqu’un qui lui donnait des vers à

corriger : Le roi m’envoie aussi son linge sale à blanchir, ' il faut que le vôtre attende. » On racontait à Voltaire : Monsieur, quelqu’un a témoigné au roi de la « jalousie. de votre présence à sa cour; Sa Majesté a daigné répondre: Attendez, j’en aurai besoin encore « quelque temps ,' on suce l’orange et on jette l’écorce. »

Il résulta de ces manœuvres que leroi et Voltaire, ' aux entretiens du soir, échangèrent réellement quel

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