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CONSIDERATIONS

SUR

LA GUERRE ACTUELLE

ENTRE

LES GRECS ET LES TURCS.

L'EUROPE civilisée se trouve en contact avec l'empire turc depuis quatre ou cinq siècles ; la guerre, la diplomatie, les voyages et le commerce, lui ont fourni tous les moyens de se faire une idée juste de l'état moral et politique des différents peuples qui habitent la Turquie ; cependant lorsqu'on voit combien les journalistes, et même des publicistes recommandables d'ailleurs sous d'autres rapa ports, montrent d'ignorance lorsqu'ils parlent de la Turquie ; lorsqu'on observe la conduite des cabinets à l'égard des Turcs, on peut dire hautement que l'Europe ne connaît ni les Turcs ni les, Grecs. C'est à cette ignorance qu'on doit rapporter toutes les fautes qu'on commet chaque jour en politique et dans le récit des évènements dont la Turquie européenne est aujourd'hui le théâtre. Lorsque l'esprit de parti s'empare de ces évènements ; lorsqu'il cherche à les exploiter à son profit, peut-être sera-t-il permis à un Grec d'élever la voix. C'est donc dans l'intérêt de la vérité, c'est dans l'intérêt de ma patrie, que je crois devoir présenter un tableau de l'état de l'empire turc, et particulièrement des peuples qui habitent la Turquie européenne, et une histoire succincte de l'insurrection actuelle, avec quelques aperçus sur les résultats probables.

Le commencement de l'empire ottoman a été comme celui de toutes les dominations : un peuple neuf, aguerri, soumis à une volonté unique et impérieuse. Enflammé par une religion essentiellement militaire, il a profité de la désunion et de l'avilissement des Grecs du Bas-Empire ; il a franchi le Bosphore, sans être

provoqué par les faibles Byzantins ; et, sans déclaration de guerre, il s'est en paré des provinces grecques de l'Europe; il a envahi, en moins d'un siècle, la Bulgarie, la Servie, la Bosnie, la Valachie et la Moldavie ; et anéanti, dans la Grèce, les faibles restes de la domination chrétienne. Les chefs de cette association militaire ont recruté leurs armées parmi leurs ennemis mêmes,' dont ils enlevaient les enfants pour les transformer en janissaires. Par une fatalité très-malheureuse aux Grecs, il ne se trouvait alors aucune puissance en Europe assez forte pour se mettre à la tête des princes chrétiens, et les Turcs, menaçant Venise et l'Italie, ont poussé tranquillement leurs conquêtes jusqu'à Vienne.

La puissance des Turcs, naturellement conquérante et destructive, n'avait aucune stabilité réelle. Elle aurait succombé depuis long-temps, si les discordes des rois de la chrétienté n'eussent servi ses intérêts, et si la politique de plusieurs d'entre eux ne les eût porté à contracter des alliances avec les ennemis du nom chrétien. Sans cette jalousie des potentats de l'Europe, la Turquie ne serait plus au nombre des empires.

Mais comme il est dans la nature des choses de changer sans cesse, les Turcs guerriers, ne pouvant plus s'étendre ni employer au dehors leur ardeur belliqueuse contre les chrétiens, ont tourné leurs armes contre eux-mêmes : et de là, ces révolutions sanglantes de Constantinople, ces éternelles guerres civiles, qui ont diminué leur population et transformé en désert l'une des plus belles contrées du monde. Les chefs des Osmanlis, au lieu d'être élevés dans les camps,

eurs ancêtres, ont été renfermés dans le sérail, nourris dans le mépris des langues et de la civilisation européenne, et réduits à meubler leurs têtes des contes des Mille et une Nuits. Leur domination sur les personnes et les biens de leurs sujets s'est affermie par une longue habitude ; elle s'est transformée en dogme politique; et le gouvernement absolu, réagissant sur ceux qui l'exerçaient et les avihissant autant que les gouvernés, les sultans sont devenus inaccessibles, et n'ont plus appris le mécontentement du peuple que par les incendies de Constantinople.

Dans un état de choses pareil, il n'y a ni systéme financier, ni prévoyance pour l'avenir. Tout appartenant au maître et tout se faisant pour son bon plaisir, il n'y a ni garantie, ni confiance, et par conséquent point d'industrie.

Le gouvernement turc conserve encore les préjugés de son état nomade, un étranger est pour lui l'objet de plus d'égards qu'un indigène ; il ne paie que deux et trois pour cent aux douanes,

comme

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Jusqu'à la fin de l'avant-dernier siècle les Turcs forçaient les Chrétiens de livrer un certain nombre de jeunes gens, qui devaient renoncer à leur religion et remplir les cadres des janissaires.

tandis que les sujets paient dix et quinze. Le Coran ne reconnaissant point d'ailleurs la validité du prêt à intérêt, le commerce est tari dans sa source. Ce même code adopte le fatalisme le plus absolu ; ses sectateurs regardent comme une insulte à la divinité de se soustraire au fléau de la peste, qui, pour cette raison, est devenue endémique dans le pays, et détruit périodiquement des milliers d'individus. Je ne crois pas exagérer, en affirmant que la dernière peste a dévoré plus d'un million d'hommes,

Les Turcs, étant originairement'Tatares, ne doivent pointêtre comparés aux Maures mahométans qui ont porté l'industrie et les arts en Espagne; en adoptant l'islamisme,' ils sont restés inhabiles à toute civilisation, et se sont confondus avec des milliers de Grecs apostats, sans avoir perdu la férocité primitive de leur caractère. Une foule d'autres circonstances ont rendu stationnaire leur antique barbarie ; la langue originaire des Turcs n'a aucune affinité avec celle des Persans et des Arabes, qui n'ont été connus d'eux que lors de la décadence de ces peuples. L'influence religieuse les à portés cependant à l'étude de ces deux langues, dont ils ont emprunté l'alphabet défectueux. Mais comme ils sont étrangers à toute philosophie du langage, ils ont adopté des phrases entières du persan et de l'arabe, qu'ils ont approprié à leur jurisprudence et à leur chancellerie, dont le style est devenu tellement obscur, qu'un jeune Turc est dans la nécessité d'étudier à part ces deux langues pour parvenir à l'intelligence du langage habituel de la cour ottomane.

Privés de bonnes grammaires, de dictionnaires, et de tous les bienfaits de l'imprimerie ; livrés à des précepteurs pédants, et à des astrologues, les jeunes Turcs passent vingt années dans leurs écoles, sans parvenir, pour la plupart, à lire couramment, et n'en sont ni plus sensés, ni moins arrogants que leurs compatriotes illétrés.

Il n'y avait qu'un seul moyen de les retirer de cet abrutissement: c'était de leur faire apprendre les langues savantes de l'Europe, ou de les faire voyager. Mais ils s'estiment trop pour s'abaisser jusqu'à l'étude du langage des infidèles, dont ils méprisent les moeurs et le commerce. Malgré les efforts du sultan Sélim, on n'a pu former une école entièrement composée de professeurs nationaux, qui sussent les langues de l'Europe. Depuis on a tout détruit; et dans toute la Turquie, il n'y a pas, je crois, dix 'Turcs qui sachent, je ne dis pas écrire, mais parler le français ou l'italien.

Il y a plus d'un siècle que les Turcs sont habitués à être battus par leurs ennemis ; cependant ils ne s'avouent jamais leurs défaites.

On doit faire observer que les Turcs ont deux fois étouffé la civilisation : d'abord celle des Arabes, sous les califes ; et ensuite celle des Grecs de Byzance.

Il faut avoir connu les Turcs pour se faire une idée de leur orgueil, de leur ignorance et de leur apathie.

Le principe du gouvernement ottoman n'est pas la crainte, mais Ja terreur. Le peuple ne conçoit pas que le bon ordre puisse exister sans que les bourreaux accompagnent l'homme revêtu d'un emploi éminent. Il reconnaît la supériorité d'un gouvernant à l'effroi qui accompagne ses pas, et au nombre de têtes qu'il fait tomber au gré de son caprice. Il n'est pas rare d'entendre dire à un mahométan que, s'il était visir, il aurait fait pendre ou décapiter tant de boulangers, et tant d'autres marchands de vivres ; et comme il n'est pas rare de voir ces raisonneurs sanguinaires devenir pachas, ou grands visirs, ils s'empressent de mettre leurs principes en pratique.

Le gouvernement turc est essentiellement militaire ; il n'est tempéré ni par la religion, ni par l'opinion publique ; et cette double influence tendant au contraire à le rendre féroce, il est devenu systématiquement sanguinaire. On a observé que des hommes d'un naturel sensible et humain dans leurs relations privées, conmettaient, avec indifférence, les plus grandes atrocités dès qu'ils étaient revêtus de quelque autorité. C'est l'habitude, ce sont les exemples continuels de cette manière de gouverner, qui ont perverti leur caractère. Il est reçu, parmi les Turcs, que le sultan peut tuer quatorze personnes par jour, sans qu'il soit permis d'élever le moindre doute sur sa justice. Le titre habituel du sultan est celui-ci : Hunchiar. Demandez la signification aux orientalistes. Etant calife et représentant de Dieu sur la terre, il est censé connaître, par iospiration, le juste et l'injuste.

Il s'ensuit qu'on ne réclame jamais contre les confiscations des biens de tous les malheureux qui ont encouru la disgrace du sultan. Tout homme assassiné par le gouvernement est censé avoir commis: le crime de lèse-majesté, et, en conséquence, ses biens appartiennent de droit au fisc impérial. Aussi arrive-t-il toujours que l'on commence par

exécuter un homme pour avoir ensuite le droit de de le dépouiller. Et comme dans ces provinces les pachas, les muselins et les vaïvodes représentent le sultan, ils ont dû adopter le même systême, et ils jouissent, en conséquence, du droit de vie et de mort sur leurs administrés.

En leur qualité de lieutenant, ces grands fonctionnaires étalent un faste ruineux, et ce sont les chrétiens qui doivent l'alimenter. Les Musulmans, dans la Turquie de l'Europe, dans les îles et sur les côtes de l’Asie mineure, ne paient presque rien et commettent. mille exactions. Dans ces derniers temps d'une anarchie complète, les chrétiens sont devenus la proie non-seulement du dernier des gouvernants, mais de tout mahométan, qui reste armé au milieu des Grecs comme s'ils n'étaient entrés en possession de la Grèce que

depuis hier seulement, Les Turcs ne s'occupent que du maniement des armes, et de jouer le djirid, comme aussi de tuer des chrétiens par forme de passe-temps. Quoique la population diminue tous les jours, quoique plusieurs provinces soient détachées de l'empire, les dépenses vont toujours croissant, et c'est aux malheureux qui survivent que l'on réclame l'argent qui doit satisfaire le caprice et le crime. Le peuple est réduit au strict nécessaire ; il est privé de tout produit étranger.

Les non-Musulmans sont inhabiles à tout emploi civil, militaire et judiciaire; leur témoignage même ne vaut jamais celui du dernier des mahométans. Leurs propriétés, leur honneur et leur vie, dépendent non-seulement du caprice du Grand-Seigneur et de ses agents; mais encore de celui du dernier des soldats, qui se considèrent toujours comme aux premiers temps de leur conquête. Les Turcs sont étrangers à toute occupation pacifique : c'est le chrétien qui sème, qui navigue, et qui exerce tous les genres d'industries. Les Turcs, sur toutes les côtes de l'Asie mineure, dans les îles de l'Archipel, et dans toute l'étendue de la Turquie d'Europe, à peu d'exceptions près, sont comme des garnisaires, et implantés là pour garder le pays.

Il ne reste aux vaincus que la ressource de se faire assimiler aux conquérants ; mais il faut pour cela renier sa religion, sa langue, et ses mæurs nationales, et devenir l'esclave des sultans janissaires et tous les employés du gouvernement ottoman se reconnaissent esclaves de leur souverain, qui hérite légalement de leurs propriétés.

1' es habitants de l'empire turc se divisent donc en deux classes bien distinctes: celle des mahométans, et celle des non-mahométans. La première est la plus nombreuse, et jouit indistinctement de tous les avantages attachés au droit de conquête. Elle est toute censée militaire ; et, en cas de besoin, elle est requise à marcher contre l'ennemi de la religion; car elle ne connaît ni le nom de patrie, ni celui de nation.

Au commencement de l'empire, on avait établi des corps permanents, tels que les janissaires, les spabis, et autres, qui étaient toujours prêts à marcher, et qui étaient soutenus, au besoin, par le reste de la nation mahométane; mais, depuis un siècle sur-tout, on a introduit parmi les janissaires beaucoup d'autres musulmans, et on a dénaturé leur institution primitive. Les janissaires ne sont plus qu'une espèce de garde nationale, sans discipline, et très-mal organisée, plus propre aux séditions qu'à la défense de l'empire. Les spahis sont aussi dégénérés; ils ne sont ni plus exercés, ni plus aguerris que les janissaires. Le reste de la nation combat au hasard, et est plus propre à embarrasser les marches et à piller les provinces qu’à se mesurer avec l'ennemi.

; car les

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