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Je suis bien loin de partager l'opinion de ceux qui ont reproché à Bonaparte de n'avoir montré qu'un faible courage et que peu de présence d'esprit dans cette journée. La résolution qu'il prit d'entrer dans le Conseil des Cinq Cents, où l'on demandait sa tête, ressemblait assez à celle du duc de Guise qui, dans la première journée des Barricades, osa pénétrer seul dans ce Louvre où Henri III s'appuyait sur d'intrépides favoris qu'il avait rendus idolâtres de son autorité. Ici le danger n'était pas moins grand; les partisans que Bonaparte avait au Conseil des Cinq-Cents ne lui promettaient qu'un faible secours. Ne venaient-ils pas, pour détourner la fureur de leurs adversaires, de prêter un serment à la constitution, le parjure dans le cœur? Bonaparte connaissait les menaces dont il était l'objet. Un fait venait de confirmer les alarmes qu'on lui avait données pendant la nuit. Le général Augereau, qui lui avait fait la veille des offres de service, venait de l'aborder en lui disant avec une pitié insolente : « Eh bien !vous voilà dans une jolie position. » N'était-il pas à craindre que lesgénéraux Augereau et Jourdan ne vinssent, appuyant par l'épée et par le souvenir de leurs exploits l'effet de leur toge sénatoriale, haranguer les

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soldats, et réchauffer en eux cet esprit d'égalité républicaine qui avait été leur première passion ? Le patriotisme de ces temps était sans doutetrès fanfaron; mais un homme intrépide pouvait se rencontrer parmitant de députés furieux. Bonaparte entre et ordonne aux grenadiers qui le suivent de s'arrêter à la porte du Conseil; seulement il en place deux de manière à pouvoir surveiller ses dangers. La disposition de la salle de l'Orangerie accroissait beaucoup le péril; la barre de l'Assemblée, où le général devait paraître, était située de manière qu'on ne pouvait s'y rendre sans traverser la moitié de l'enceinte, et c'était précisément celle où siégeaient les plus intraitables républicains. A peine a-t-il paru qu'un violent murmure s'élève; il continue sa marche. On a cru remarquer de la pâleur sur ses traits; on l'entoure, on le presse : « Vous violez le sanc« tuaire des lois, retirez-vous, lui disent plu« sieurs députés.—Que faites-vous, téméraire? « lui crie Bigonnet.—C'est donc pour cela « que tu as vaincu », lui dit Destrem. Bonaparte fait signe qu'il veut parler; les cris de vive la constitution ! lui ferment la bouche ; mais bientôt l'anathème se prononce d'une manière plus terrible. On crie de tous côtés,

A bas le Cromwell ! à bas le dictateur l hors
la loi le dictateur ! Aréna, député corse, s'a-
vance vers son illustre compatriote un poi-
gnard à la main, il en montre la pointe,
on croit qu'il va frapper : « Tu feras donc la
« guerre à ta patrie », lui crie-t-il. Les deux
grenadiers placés en surveillance ont vu ce
mouvement terrible ; ils se sont élancés la
baïonnette en avant, et se sont fait jour jus-
qu'à leur général; d'autres grenadiers les ont
suivis : leur soin est d'emporter le général
hors de cette mêlée; celui qui était accouru
le premier, Thomé, fut, dit-on, légèrement
blessé.
Bonaparte, sorti de la dangereuse enceinte,
descend dans la cour du château, fait battre
au cercle, monte à cheval, et harangue la
troupe. Ceux qui ont été à portée de l'entendre
dans cette circonstance ont raconté, d'un
commun accord, qu'il lui était échappé des
paroles emphatiques, gigantesques, vides
de sens, telles que celles-ci : Je suis le
dieu de la guerre, je porte la foudre avec
moi : ils ont voulu me frapper, mais la gloire
m'a rendu invulnérable. Il n'en faudrait pas
conclure que le trouble de son esprit ne
lui permettait plus d'idées saines et fortes.

1799.

Cromwell avait un langage à part en parlant à ses illuminés : Bonaparte pouvait avoir le sien en parlant à ses grenadiers. Un fait certain, c'est que leur dévoûment ne fut pas un moment ébranlé; bientôt le général le mit à l'épreuve : les montagnards, désolés d'avoir vu le dictateur soustrait à leurs coups, mais fiers de l'avoir mis en fuite, pressaient ardemment le décret de mise hors la loi. Heureusement c'était Lucien Bonaparte qui présidait l'Assemblée; il refusait avec un courage obstiné de se rendrel'organe du décret : « Osez« vous, disait-il, proposer à un frère une lâ« cheté si atroce?—Sois Brutus, lui criait-on; « le sang se tait quand la patrie parle; prouve « au moins que tu n'es pas un traître. » Cependant il était assailli sur son fauteuil : «Vous « osez, dit-il, condamner un héros sans l'avoir « entendu; son frère n'a qu'un devoir à rem« plir, c'est celui de le défendre. » En même temps il dépose les insignes de la présidence et veut monter à la tribune ; bientôt il court le même danger auquel son frère vient d'être soustrait. Le général, instruit de ce mouvement, a donné à des grenadiers l'ordre d'entrer dans la salle et de délivrer son frère; ils obéissent avec empressement, se font ouvrir

les rangs en silence, et conduisent Lucien Bo- 1799. naparte vers son frère. Ce fut alors que tout prit un caractère plus déterminé autour du général. Lucien, en sa qualité de président du Conseil, se présentait à propos pour écarter les derniers scrupules de ces soldats qui, après avoir tremblé si long-temps sous la Convention, pouvaient se troubler en présence d'une Convention nouvelle,- sa harangue fut courte, .précise, pleine de dignité et d'énergie; elle se terminait par ces mots: « Je vous somme « d'aller dissoudre une assemblée factieuse, en « révolte contre les lois, contre son président, « où l'on a tenté d'assassiner le plus illustre « des défenseurs de la patrie ». Murat, le premier, répond à cet appel. Bientôt le général Lefebvre et les autres suivent son exemple; les grenadiers se forment en colonnes ferrées, le bruit du tambour annonce leur marche, ils entrent dans la salle la baïonnette en avant. Ce fut alors un ridicule et misérable spectacle que de voir ces députés, qui tout à l'heure avaient failli donner au monde l'exemple d'un nouveau César immolé au sénat, jeter précipitamment leur toge, s'élancer par toutes les portes, sauter par les croisées, et venir tout éperdus se cacher à Paris. On dit

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