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»799- une part assez belle, en le faisant entrer au Directoire. Mais que serait devenue l'insigne médiocrité des Gohier, des Moulins, en présence d'un si puissant collègue! Pour ne pas lui faire place, ils affectèrent un respect scrupuleux pour cette constitution tant de fois violée, qui ne permettait pas d'entrer au Directoire avant l'âge de quarante ans accomplis; et Bonaparte n'en avait que trente. Luimême il montrait beaucoup d'indifférence pour un poste qui le rendait l'égal des hommes les plus vulgaires, et il savait donner a ses dédains l'apparence de la modération ou d'un désintéressement magnanime. Le pressait-on de s'expliquer ouvertement, il jouait l'embarras et l'incertitude d'un homme qui arrivé des bords lointains, avait tout à étudier dans la situation nouvelle de sa patrie. Par ce moyen, il attirait le secret de chacun, sans jamais livrer le sien. Déjà cependant ses plans se concertaient avec ceux de Syeyès; cette intrigue se conduisait par des intermédiaires, au nombre desquels étaient ses deux frères et MM. de Talleyrand , Rœderer et Regnault de SaintJean-d'Angely. Plus leur conspiration allait se développant, plus Bonaparte affectait de parler de Syeyès d'un ton très voisin du

mépris ou de la haine. Il ne pouvait, disaitil, lui pardonner son dévoûment pour la Prusse, son attachement à la maison de Brunswick. « Ce ténébreux abbé, ce métaphysicien « intrigant roulait sans doute quelque plan fu« neste à la République. » M" Bonaparte secondait à merveille son mari dans ces longues scènes de dissimulation. Un jour où Gohier les avait invités l'un et l'autre à dîner avec des membres de l'Institut, dont Bonaparte paraissait faire son inséparable et modeste compagnie : « Qu'avez-vous fait! dit M" Bonaparte « à Gohier en voyant entrer Syeyès, ne savez« vous pas que cet abbé est l'homme que « Bonaparte déteste le plus ?» De son côté, le général affecta pendant tout le dîner de ne point regarder Syeyès ; et celui-ci se leva de table en jouant la fureur. « Avez-vous remar« qué, dit-il à Gohier, la conduite de ce petit « insolent envers le membre d'une autorité « qui aurait dû le faire fusiller? » A l'aide de cette feinte mésintelligence, Syeyès savait facilement écarter toute proposition qui aurait envoyé Bonaparte au loin et déconcerté la conspiration. « Quoi! voulez-vous, disait « Syeyès, replacer un homme dangereux sur « un nouveau théâtre de gloire : cessons de

1799.

1799- « nous occuper de lui davantage, et tâchons, « s'il est possible, de le faire oublier. M Les Directeurs et Barras lui-même furent assez crédules pour s'imaginer qu'ils pourraient faire oublier Bonaparte, et qu'un tel homme se résignerait à l'oubli.

L'un de ses premiers soins avait été d'attirer à lui le général Moreau', qui, sans vocation et sans goût pour un premier rôle, paraissait tout prêt à seconder un puissant ennemi de l'anarchie. Ce fut d'abord chez le directeur Gohier qu'ils se rencontrèrent; ils ne s'étaient jamais vus, et se contemplèrent quelque temps en silence. Bonaparte le rompit le premier, et parut rendre l'hommage le plus empressé à un homme dont la renommée marchait sur une ligne presque parallèle à la sienne. Moreau, suivant sa modestie habituelle , lui dit : « Vous arrivez d'Egypte vic« torieux, et moi d'Italie après une grande « défaite ». Bonaparte affecta d'honorer dans son rival le talent, la grandeur d'âme et la simplicité avec lesquels il avait eu à réparer tant de fois des fautes et des revers qui ne pouvaient lui êlre imputés. Le lendemain il lui fit présent d'un damas garni de diamans qu'il avait rapporté d'Egypte, et qui était estimé

i0,000 francs. Les deux généraux ne cessèrent 1799plus de se voir, mais toujours avec un plus grand mystère à mesure qu'ils s'entendaient mieux.

Les deux Conseils voulurent donner une fête à Bonaparte. Un festin de sept cents couverts fut servi dans l'église Saint-Sulpice. C'était pour Bonaparte une contrainte assez dure que de se trouver livré au feint enthousiasme, à l'examen, pu aux patriotiques instances de tant d'hommes qui le craignaient, et que luimême se proposait de congédier fort brusquement au bout de quelques jours. Les Jacobins eussent voulu l'assaillir de toasts qui lui eussent fait prendre des engagemens avec la cause sainte du Manège; mais les députés arrivaient avec des dispositions si contraires, si ennemies; ils s'observaient tous avec tant de défiance, qu'il n'y eut moyen pour personne de se livrer à l'enthousiasme projeté. Bonaparte rompit de bonne heure une séance incommode , seulement il eut la courtoisie de parcourir les tables et de dire quelques mots insignifians à chacun des députés. Ceux-ci, charmés d'être honorés de quelques mots d'nn grand homme , ne surent pas voir en lui un souverain qui ccmmençait son rôle.

Uae circonstance favorisait l'exécution prochaine de ses plans, c'est qu'il se trouvait alors en garnison à Paris trois des régimens les plus dévoués de son ancienne armée d'Italie.

Les liaisons de Bonaparte et de Barras avaient été d'une telle intimité, qu'il était nécessaire à l'un et à l'autre de faire les frais d'un entretien confidentiel dans lequel ils chercheraient réciproquement à se tromper. Cette conversation eut lieu chez le Directeur, un soir après le dîner : c'était le 3o octobre. Si nous ajoutons une foi aveugle à la relation de Bonaparte, Barras lui tint cet étrange langage : « La République périt, rien ne peut » plus aller : le gouvernement est sans force-, « il faut faire un changement et nommer Hé(( douville président dela République. Quant « à vous, général, votre intention est de vous « rendre à l'armée ; et moi, malade.,dépopuu larisé, usé, je ne suis bon qu'à rentrer dans « une classe privée. »

Voici ce qu'ajoute ce récit, tiré des Mémoires de Sainte~Hélène : Napoléon le re~ gardajixement sans lui rien répondre; Barras baissa les yeux et demeura interdit: la conversation finit là. Le général Hédouville était un homme d'une excessive médiocrité. Barras

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