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II célébra les exploits du général de l'armée 1798d'Italie avec ce faste de mots mal assortis qui faisait encore l'éloquence du jour. Toute la politique du Directoire, et ses véritables sentimens à l'égard d'un général qui devait l'importuner de l'éclat de ses triomphes se découvrirent dans l'invitation que lui fit le directeur Barras d'aller planter à Londres l'étendard tricolore. Voici enquels termes il s'exprima sur ce sujet:

« Enfin, couronnez, citoyen général, une si belle vie par une conquête que la grande nation doit à sa dignité outragée. Allez, par le châtiment du cabinet de Londres, effrayer lesgouvernemens insensés qui tenteraient encore de méconnaître la puissance d'un peuple libre. Votre cœur est le temple de l'honneur républicain ; c'est à ce puissant génie qui vous embrase que le Directoire confie cette auguste entreprise. Que les vainqueurs du Pô, du Rhin et du Tibre, marchent sur vos pas : l'Océan sera fier de les porter; c'est un esclave indompté qui rougit de ses chaînes; il invoque, en mugissant, le courroux de la terre contre le tyran oppresseur de ses flots; il combattra pour vous : c'est à l'homme libre que les élémens sont soumis. Pompée ne dédaigna pas

1798. d'écraser les pirates; plus grand que ce Romain , allez enchaîner ce gigantesque forban qui pèse sur les mers; allez punir dans Londres des outrages trop long-temps impuais. De nombreux adorateurs de la liberté vous attendent; vous êtes le libérateur que l'humanité outragée appelle par ses cris plaintifs.

« A peine l'étendard tricolore flottera-t-il sur ces bords ensanglantés , qu'un cri unanime de bénédictions annoncera voire présence; et apercevant l'aurore du bonheur, cette nation généreuse vous accueillera comme des libérateurs qui viennent, non pour la combattre et l'asservir, mais pour mettre un terme à ses maux. Vous ne trouverez d'ennemi que le crime : le crime seul soutient ce gouvernement perfide; terrassez-le, et que bientôt sa chute apprenne au monde que si le peuple français est le bienfaiteur de l'Europe, il est aussi le vengeur des droits des nations. »

On voit, par ce discours, que le Directoire cachait, sous ces tributs d'admiration, sous ces flots d'encens, la pensée d'un brillant ostracisme. Le projet d'une descente en Angleterre n'avait jamais été agité sérieusement; on en faisait un prétexte pour couvrir une expédition sur l'Egypte. Les Directeurs ai

maient mieux Bonaparte relégué dans les
sables de la Lybie, que Bonaparte séparé
seulement de la France par un détroit, et
ajoutant peut-être de nouvelles palmes à l'é-
clat de ses triomphes.
Bonaparte jouit, sans savoir en user, de
l'enthousiasme qu'il inspirait au public et aux
soldats, et trompa l'espoir de ceux qui s'é-
taient dit, le matin : « Il entre aujourd'hui
« au Luxembourg; c'est sans doute pour pren-
« dre possession de ce palais. » Il resta encore
près de trois mois à Paris, ou n'en sortit que
pour des voyages sur les côtes de l'Océan,
qui paraissaient avoir pour objet la descente
simulée en Angleterre. L'expédition d'Égypte
amusait son imagination; et s'il différait le
moment de s'emparer d'un trône en France,
c'était pour en chercher un dans l'Orient. Il
voulait encore faire l'Alexandre, avant de
jouer, dans la République de France, le rôle
de César.
Une anecdote va montrer qu'il était alors
médiocrement habile à grossir le nombre de
ses amis. Il mécontenta, par un met dur,
madame de Staël, qu'on pouvait compter, à
raison du moins de son talent, comme une
des puissances du jour. J'ai déjà dit que cette

1798. dame, le lendemain même du 18 fructidor, avait elle-même ruiné soncrédit, en reprochant aux Directeurs lacruautédeleurs proscriptions, et en leur arrachant quelques victimes. Elle se trouvait à une fête très-élégante que donnait à Bonaparte le ministre Talleyrand. En lui témoignant son éloquente admiration, elle devait ajouter beaucoup pour lui aux plaisirs de cette fête. Bonaparte reçut, avec assez de froideur, un hommage qui n'était point à dédaigner, même pour son ambition. Madame de Staël, sans se déconcerter, lui fit une question où la vanité peut-être se faisait sentir. Elle lui demanda quelle était la femme qu'il préférait, soit dans les temps anciens, soit dans les temps modernes, et même contemporains. Bonaparte , cédant au , plaisir de frustrer cette dame du tribut qu'elle attendait en retour de ses éloges passionnés, lui répondit : « Madame, c'est celle qui a eu le plus « d'enfans. » On ne pouvait esquiver une galanterie avec plus de rudesse et moins d'esprit. Le Directoire pressait, avec une extrême activité, l'armement de la flotte qui devait cingler vers l'Égypte. Déjà pourtant les événemens politiques se déployaient de manière à montrer combien cette diversion serait fâ- 1798cheuse pour l'intérieur. Tout était culbuté dans l'Italie; le Directoire y exerçait, avec autant de violence que d'ineptie, son prosélytisme révolutionnaire, et il écrasait sous un même joug ceux des»Italiens qui essayaient de lui complaire et ceux qui osaient lui résister. Le pape était indignement chassé de son trône électif. Le moment approchait où le roi de Sardaigne allait expier, par un exil, la fatale condescendance de son père envers la République française. Naples s'armait, en cédant à la loi de la nécessité. L'armée française, en Italie, se livrait à une fougueuse indiscipline, et ne pouvait plus supporter la cupidité qu'elle reprochait à ses chefs.

Déjà le Directoire préludait à l'un des crimes les plus atroces et les plus extravagans de sa politique extérieure: une invasion de la Suisse était commencée. Des négociations qui avaient été ouvertes à Lille, sur la demande de l'Angleterre elle-même, et où avait encore une fois figuré le lord Malmesbury, avaient été rompues avec un grand éclat d'indignation; tout faisait pressentir de nouveaux efforts d'une puissance dont le pavillon dominait sur toutes les mers , et dont l'or dominait

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