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1798. pereur François n l'avait reçue avec le plus vif intérêt; mais il avait résisté à toutes ses instances, en lui disant avec regret : « J'ai « les mains liées ». Ces mots retentirent dans l'Europe, et firent penser que c'était M. Pitt qui prolongeait ainsi une détention si contraire au droit des gens, aux lois de l'hospitalité , et même aux calculs d'une saine politique. M, Fox éclata et prononça sur ce sujet, à la Chambre des Communes, un des discours les plus éloquens qui aient illustré la carrière d'un orateur en qui les Anglais voient leur Démosthène. La réponse de M. Pitt, quoique ne manquant ni d'habileté ni de force , laissait toujours à deviner quelle était la main mystérieuse et puissante qui prolongeait ainsi les tortures de M. de La Fayette et de ses trois compagnons, MM. de Latour - Maubourg, Bureaux - de - Pusy et Alexandre Lameth. On attribue aux démarches des généraux Clarke et Berthier l'intervention du vainqueur de l'Italie en faveur deces captifs. Comme la révolution du 18 fructidor était déjà consommée, et qu'entre les victimes de cette journée se trouvaient plusieurs des amis ou des partisans de M. de La Fayette , la démarche de Bonaparte était

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indépendante et hardie; on peut la regarder 1798. comme une des plus habiles combinaisons de sa politique: les négociateurs de l'Autriche disputèrent peu ces prisonniers d'Etat au vainqueur, qui les réclamait noblement comme des Français, et la paix de Campo-Formio les remit en liberté.

Il fallut bien que le Directoire accordât quelque chose à l'enthousiasme public : il fut convenu que Bonaparte recevrait au Luxembourg les honneurs d'une présentation solennelle. Ceux qui. se réjouissaient le plus de cette fête étaient les parens, les amis des victimes qu'on venait de condamner aux horreurs de la Guiane; ceux des prêtres, des émigrés, et enfin de tous les opprimés dont le.iS fructidor multipliait le nombre. On regardait Bonaparte comme ennemi des cruautés gratuites. Ses actes, encore plus que ses paroles, décelaient de l'horreur pour l'anarchie. La haine qu'inspiraient les triumvirs faisait presque désirer sa dictature. Ceux mêmes auxquels cette dictature aurait déplu, jouissaient du plaisir d'humilier la puissance en lui opposant la gloire, et de dire à des magistrats sans renommée : « Voilà « un grand homme ».

1798.

Les Directeurs s'étudièrent à cacher dans tout le cours de cette fête l'inquiétude et la jalousie dont ils étaient agités. Pour satisfaire à un immense concours de spectateurs, ils avaient voulu tenir l'audience, non dans l'enceinte de leur palais, mais dans la vaste cour du Luxembourg. Un autel de la patrie y était dressé : les trophées de l'armée d'Italie le décoraient ; tout y parlait de gloire. Le Directoire avait envoyé au-devant de Bonaparte une garde d'honneur; le guerrier l'avait refusée, et s'était avancé accompagné seulement de son aide-de-camp Marmont. Quels transports! Quelles acclamations sur son passage ! La capitale n'avait point goûté une ivresse plus vive depuis le 14juillet 179o. Bonaparte arrive au Luxembourg : il passe sous une voûte formée de drapeaux qu'il a conquis, et voit rangés sur un amphithéâtre tous les principaux magistrats de la République. On se lève à son aspect, les cris de joie et d'admiration s'élancent. Le ministre des relations extérieures, Talleyrand-Périgord, présenta Bonaparte au Directoire. Il y eut dans l'assemblée un de ces mouvemens subits où tous les yeux s'interrogent, où toutes les âmes veulent se devilier, lorsque Talleyrand prononça ces paroles 1"98mémorables, dont les événemens ultérieurs ont développé le sens profond:

« Ah! loin de redouter ce qu'on voudrait « appeler son ambition, je sens qu'il nous fau« dra peut-être le solliciter un jour pour l'ar(( racher aux douceurs de sa studieuse retraite. « La France entière sera libre : peut-être lui « ne le sera jamais. »

De telles paroles avaient encore redoublé l'impatience d'entendre Bonaparte. Voici son discours, antérieur de dix-huit mois au iS brumaire. Je ne sais si c'est la raison ou l'imagination qui m'y fait découvrir un sens précurseur de cette journée.

« Citoyens Directeurs,

« 'Le peuple français, pour être libre, avait les rois à combattre.

« Pour obtenir une constitution fondée snr la raison , il avait dix-huit siècles de préjugés à vaincre.

« La Constitution de l'an III, et vous, avez triomphé de tous ce» obstacles.

.( La féodalité et le royalisme ont successivement, depuis vingt siècles, gouverné l'Europe; mais de la paix que vous venez de con

1798. dure date l'ère des gouvernemens représentatifs.

« Vous êtes parvenus à organiser la grande nation, dont le vaste territoire n'est circonscrit que parce que la nature en a posé ellemême les limites.

« Vous avez fait plus:

« Les deux plus belles parties de l'Europe, jadis si célèbres par les arts, les sciences et les grands hommes dont elles furent le berceau , voient , avec les plus grandes espérances , le génie de la liberté sortir des tombeaux de leurs ancêtres.

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« Ce sont deux piédestaux sur lesquels les destinées vont placer deux puissantes nations.

« J'ai l'honneur de vous remettre le traité signé à Campo-Formio, et ratifié par S. M. l'Empereur.

c La paix assure la liberté, la prospérité et la gloire de la République.

« Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur les meilleures lois organiques, l'Europe entière deviendra libre. »

Barras présidait le Directoire; il répondit à Bonaparte; il parla avec beaucoup d'étendue et de chaleur, d'un événement sur lequel celui-ci avait gardé le silence, le i8 fructidor.

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