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SUR LE

JUBILÉ DE SHAKSPEARE,

REPRÉSENTÉ AU BAS DE SON PORTRAIT.

Un prêtre protestant ayant acheté, en 1769, la maison que Shakspeare avait habitée à Stratford, sa ville natale, fit abattre un mûrier qui passait pour avoir été planté des mains du poëte. Les habitants de la ville, indignés de ce sacrilége, et poussant jusqu'à la fureur leur fanatisme pour la mémoire d'un tel compatriote, s'attroupèrent en tumulte, et chassèrent de leur ville le prêtre profanateur. Avec le bois du mûrier se fabriqua tout à coup une énorme quantité d'éventails, de tabatières, d'écritoires; quelques incrédules ont même prétendu que, quand la précieuse matière vint à manquer, le zèle des ouvriers ne s'arrêta pas, et continua à multiplier les objets de la vénération publique avec tout autre bois, qui n'était sanctifié que par l'intention.

La corporation de Stratford s'était empressée d'envoyer, dans une de ces boîtes, des lettres de bourgeoisie au célèbre Garrick, dont elle fit même placer le buste dans l'hôtel de ville, à côté de celui de Shakspeare. Flatté d'un tel hommage, Garrick, pour en témoigner sa reconnaissance, imagina le JUBILÉ DE SHAKSPEARE, c'est-à-dire, une fête en l'honneur du poëte; elle eut lieu dans les premiers jours de septembre, 1769.

Sur les bords de la rivière de l'Avon, fut élevé et décoré à grands frais un magnifique amphithéâtre. Tous

T. 1.

A.

ij

ANECDOTE SUR LE JUBILÉ DE SHAKSPEAre.

les élégants, tous les courtisans de la mode accoururent à cette pompeuse mystification. On commença par une cérémonie religieuse, suivie d'une procession au cimetière. Puis se succédèrent, pendant trois jours, dîners splendides, concert, bal paré, bal masqué, sans compter la lecture d'une ode de la façon de Garrick. Une pluie battante, qui dura constamment, servit à mettre dans tout son lustre la persévérance de l'enthousiasme anglais.

Ajoutons que Garrick, qui n'était pas homme à se contenter d'en être pour ses dépenses, spécula sur cette momerie, qu'il habilla d'une forme dramatique, pour la transporter sur le théâtre de Drury-Lane, où elle eut quatre-vingt-douze représentations de suite, à la plus grande gloire des badauds de Londres. On dit que le caustique Foote, l'Aretin, ou, si l'on veut, l'Aristophane de l'Angleterre, avait préparé une parodie de la solennité de Stratford; mais que, se trouvant forcé d'emprunter de l'argent à Garrick, il supprima sa pasquinade, avec toute la componction d'un débiteur.

La petite lithographie que nous offrons est imitée d'une gravure anglaise. A voir les costumes, qui sont ceux de différents personnages des pièces de Shakspeare, nous avons lieu de croire que la procession du jubilé n'est pas fidellement représentée. On ne va pas en mascarade au cimetière. Peut-être a-t-elle été empruntée après coup à la pièce de Garrick. Peut-être aussi l'a-t-on imaginée d'après une idée de la parodie inédite de Foote. Quant à la maison, on assure que la ressemblance en est, ou du moins, qu'elle en était exacte, et nous ne pensons pas qu'elle soit vue sans intérêt par ceux qui se sont plus remarquer la maison où naquit notre Molière.

à

« Je t'avais donné de l'albâtre, du porphyre et de l'or, pour me bâtir un palais, dit un génie à Nosrou, dans un conte oriental; d'où vient cette fange que tu y as mêlée ?» - Autant en aurait pu dire à Shakspeare le génie de la littérature.

Cependant, malgré d'énormes défauts, le poëte de l'Avon n'en est pas moins le seul grand auteur dramatique dont l'Angleterre puisse se glorifier; le seul qui soit naturalisé aux États-Unis; c'est Shakspeare qui a inspiré le talent de Schiller, et qu'en général invoquent tous les auteurs allemands.

Depuis long-temps imité, embelli quelquefois, plus souvent travesti devant des spectateurs français, Shakspeare vient de leur être enfin présenté sous sa forme originale. Bien connaître Shakspeare est donc devenu un besoin presque indispensable pour nous.

Mais quelle lecture pour les gens du monde ! A peine les lettrés de profession en peuvent-ils supporter la lon gueur et l'ennui, tant le fatras y déborde le sublime! Et il ne s'agit de rien moins que de trente-sept pièces en cinq actes, dont chacune est presque le double de nos plus longs ouvrages dramatiques. Essaie-t-on de les lire en anglais? Si l'on n'a pas fait une étude particulière de l'idiome poétique, fatigué souvent de ce qu'on a compris, on l'est encore plus de ce qu'on ne peut comprendre.

Quant aux lecteurs de traductions, pour qui les beautés sont à moitié perdues, et ne rachettent plus qu'à demi l'étrange et grossière folie du reste, comme il ne leur importe que de prendre une idée de la marche

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