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· Napoléon me disait un jour sur le même sujet : “ Si je répandis la stupeur par ce triste événement, “ de quel autre spectacle n'ai-je pas pu frapper le “ monde, et quel n'eût pas été le saisissement « universel!...

« On m'a souvent offert, à un million par tête, “ la vie de ceux que je remplaçais sur le trône ; son les voyait mes compétiteurs, on me supposait “ avide de leur sang; mais ma nature eût-elle été “ différente, eussé-je été organisé pour le crime, 6 je me serais refusé à celui-ci tant il m'eût semble “ purement gratuit. J'étais si puissant, je me “ trouvais si fortement assis; ils paraissaient si “ peu à craindre ! Qu'on se reporte à l'époque de « Tilsit, à celle de Wagram, à mon mariage avec “ Marie-Louise, à l'état, à l'attitude de l'Europe " entière ! Toutefois au fort de la crise de Georges " et de Pichegru, assailli d'assassins, on crut le “ moment favorable pour me tenter, et l'on re5 nouvela l'offre contre celui que la voix publique, “ en Angleterre aussi bien qu'en France, mettait “ à la tête de ces horribles machinations. Je me “ trouvais à Boulogne, où le porteur de paroles “ était parvenu ; j'eus la fantaisie de m'assurer “ par moi-même de la vérité et de la contex“ ture de la proposition ; j'ordonnai qu'on le fit “ paraître devant moi. Eh bien! Monsieur, • lui dis-je en le voyant. — Oui, Premier Consul, “ nous vous le livrerons pour un million.--Mon. “ sieur, je vous en promets deux; mais si vous “ l'amenez vivant.-Ah! c'est ce que je ne saurais “ garantir, balbutia l'homme, que le ton de ma " voix et la nature de mon regard déconcertait fort en ce moment. - Et me prenez-vous donc “pour un pur assassin! sachez, Monsieur, que je “ veux bien infliger un châtiment, frapper un “ grand exemple; mais que je ne recherche pas “ un guet-à-pens; et je le chassai. Aussi bien “ c'était déjà une trop grande souillure que sa “ seule présence.” Visite clandestine du domestique qui m'avait été enlevé.

Ses offres. - Seconde visite.- Troisième; je lui confie mystérieusement ma lettre au Prince Lucien, cause de ma déportation.

21 au 24.-La veille au soir, j'étais resté auprès de l'Empereur, aussi tard qu'une ou deux heures après minuit; en rentrant chez moi, je trouvai que j'avais eu une petite visite qui s'était lassée de m'attendre. .

Cette petite visite, reçue par mon fils, et que, dans le temps, la prudence me commandait d'inscrire dans mon journal avec déguisement et mystère, peut aujourd'hui, et va recevoir en ce moment toute son explication.

Cette visite n'était rien moins que la réapparition clandestine du domestique que sir Hudson Lowe m'avait enlevé, qui, à la faveur de la nuit et de ses habitudes locales, avait franchi tous les obstacles, évité les sentinelles, escaladé quelques ravins pour venir me voir, et me dire que, s'étant engagé avec quelqu'un qui partait sous très-peu de jours pour Londres, il venait m'offrir ses services en toutes choses. Il m'avait attendu fort long-temps dans ma chambre, et ne me voyant pas revenir de chez l’Empereur, il avait pris le parti de retourner, dans la crainte d’être surpris ; mais il promettait de revenir, soit sous le prétexte de voir sa sæur, qui était employée dans notre établissement, soit en renouvelant les mêmes moyens qu'il venait d'employer.

Je n'eus rien de plus pressé le lendemain que de faire part à l'Empereur de ma bonne fortune. Il s'en montra très-satisfait et parut y attacher du prix. J'étais fort ardent sur ce sujet; je répétais avec chaleur qu'il y avait déjà plus d'un an que nous nous trouvions ici sans que nous eussions encore fait un seul pas vers un meilleur avenir; au contraire, nous étions resserrés, maltraités, suppliciés chaque jour davantage. Nous demeurions perdus dans l'univers ; l'Europe ignorait notre véritable situation : c'était à nous de la faire connaître. Chaque jour les gazettes nous apprenaient les voiles imposteurs dont on nous entourait, les impudens et grossiers mensonges dont nous demeurions l'objet ; c'était à nous, disais-je, de publier la vérité ; elle remonterait aux souverains qui l'ignoraient peut-être ; elle serait connue des peuples, dont la sympathie serait notre consolation, dont les cris d'indignation nous vengeraient du moins de nos bourreaux, etc.

Nous nous mîmes, dès cet instant, à analyser nos petites archives. L'Empereur en fit le partage en destinant, disait-il, la part de chacun de nous pour leur plus prompte transcription. Toutefois la journée s'écoula sans qu'il fût question de rien à ce sujet. Le lendemain, Vendredi, dès que je vis l'Empereur, j'osai lui rappeler l'objet de la veille ; mais il m'en parut cette fois beaucoup moins occupé, et termina en disant qu'il faudrait voir. La journée se passa comme la veille ; j'en étais sur des charbons ardens.

A la nuit, et coinme pour m'aiguillonner davantage, mon domestique reparut, meréitérant ses offres les plus entières. Je lui dis que j'en profiterais, et qu'il pourrait agir sans scrupule, parce que je ne le rendrais nullement criminel, ni ne le mettrais aucunement en danger. A quoi il répondit que cela lui était bien égal, et qu'il se chargerait de tout ce que je voudrais lui donner, m'avertissant seulement qu'il viendrait le prendre sans faute le sur-lendemain, Dimanche, veille probable de son appareillage.

Le lendemain, Samedi, en me présentant chez l'Empereur, je me hâtai de lui faire connaître cette dernière circonstance, appuyant sur ce qu'il ne nous restait plus que 24 heures ; mais l'Empereur me parla très-indifféremment de tout autre chose. J'en demeurai frappé. Je connaissais l'Empereur : cette insouciance, cette espèce de distraction ne pouvaient être l'effet du hasard, encore moins du caprice; mais quels pouvaient donc être ses motifs ! J'en fus préoccupé, triste, malheureux tout le jour. La nuit arriva et le même sentiment qui m'avait agité toute la journée m'empêchait de dormir. Je repassais avec douleur, dans mon esprit, tout ce qui pouvait avoir rapport à cet objet, quand un trait de lumière vint m'éclairer tout-à-coup. Que prétends-je de l’Empereur, me dis je ? le faire descendre à l'exécution de petits détails déjà beaucoup trop au-dessous de lui! Nul doute que le dégoût et une humeur secrète auront dicté le silence qui m'a affecté. Devons-nous lui demeurer inutiles ? Ne pouvonsnous le servir qu'en l'affligeant ? Et alors, beaucoup de ses observations passées me revinrent à l'esprit. Ne lui avais-je pas donné connaissance de la chose, ne l'avait-il pas approuvée, que voulais-je de plus * ? C'était à moi, désormais, à agir. Aussi mon parti fut pris à l'instant. Je résolus d'aller en avant sans lui en reparler davantage : et, pour que la chose demeurât secrète, je me promis de la garder pour moi seul.

Il y avait quelques mois que j'étais parvenu à faire passer la fameuse lettre en réponse à Sir Hudson Lowe, touchant les commissaires des alliés, la première, la seule pièce qui, jusque-là, eût été expédiée en Europe. Celui qui avait bien

"* Le journal du Docteur O'Méara m'apprend, au bout de six ans, que j'avais précisément deviné l'Empereur.

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