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Ces deux volumes sont le premier fruit de mes veilles. Ils embrassent une époque singulière où la France fut gouvernée par les chefs des deux branches collatérales de la maison régnante, et ils forment, sous ce point de vue, un ouvrage distinct et complet. Cette période de dix années se fait

remarquer par une prodigieuse variété d'événemens et par un jeu de passions qui intéresse sans relâche l'observateur. Jusqu'à présent elle a été

peu connue; et parce qu'on la jugeait légèrement, on la croyait d'une légère importance. La nécessité d'une révision paraîtra peu douteuse si l'on considère à quelles sources il a fallu, jusqu'à ce jour, puiser la certitude historique sur cette portion de nos annales.

Le duc de Saint-Simon est le Procope de la régence. Le public ne connaît

que la moindre

partie de ses Mémoires. L'extrait qu'on lui en a donné est fait sans discernement, sans liaison, sans aucune vue historique(1). Les manuscrits de ce duc sont considérables. Ses Mémoires forment douze volumes in-folio d'un caractère serré et d'une lecture pénible. L'abbé de Voisenon en tira, pour l'amusement de Louis XV, des morceaux piquans et scandaleux , dont il composa trois volumes in-4°, qui sont restés inédits. Le duc de Saint

(1) Les Mémoires complets ont été publiés depuis que cette Préface a été écrite.

(Note de l'Éditeur.)

Simon s'était procuré le Journal du marquis de Dangeau. Il le fit copier par articles séparés, et y ajouta de sa main un énorme commentaire qu'on peut regarder comme une nouvelle version de ses propres Mémoires. Ce travail remplit trente-trois gros

volumes in-folio. Il faut y joindre une cor. respondance immense et variée, et de nombreux traités de politique et d'érudition sur diverses matières. La collection de cet écrivain infatigable s'élève à près de cent volumes.

On ne saurait exploiter cette mine sans de grandes précautions. Les Mémoires de M. de SaintSimon se terminent à la mort du Régent, et ne parlent que par forme d'épisode du ministère de M. le duc de Bourbon. Mais l'auteur les composa dans sa vieillesse long-temps après les événemens ; aussi lui arrive-t-il fréquemment d'oublier les dates, de confondre les faits, de se méprendre sur les personnes. La trempe de son esprit le rendait

peu propre aux grandes affaires, et l'on voit que, même sous la régence, où il jona un rôle important, il ne connut que très-superficiellement le système de Law et le complot du prince Cellamare. J'ai d'ailleurs la preuve que plus d'une fois le duc d'Orléans prit plaisir à le tromper par de fausses confidences. Mais ce qui l'égare le plus souvent, ce sont ses passions, son fanatisme ducal, ses haines, ses jalousies. Il accueille et amplifie, sur parole, des sarcasmes sans vérité, des bruits fabuleux, de méprisables calomnies. Par exemple, il se condamne à entasser cent absurdités pour prêter quelque vraisemblance à un mariage imaginaire du cardinal Dubois. Quand, aigri par la solitude, il compose son fiel, tout lui semble bon, pourvu que ce soit méchant, étrange ou scandaleux. Sa correspondance, qui dura toute sa vie, offre à l'historien un aliment plus pur et plus substantiel; quelquefois elle explique ou rectifie les injustices de ses Mémoires. Au lieu de réminiscences équivoques, on y entend, pour ainsi dire en présence des faits , le langage de l'homme vrai et du citoyen courageux. Cependant je ne conseillerais de s'abandonner entièrement à la foi de M. de Saint-Simon que sur les affaires où il a été personnellement acteur désintéressé, et lorsque son récit est confirmé

par

des témoignages moins suspects que le sien. .

Le maréchal de Villars eut le projet de laisser des Mémoires. Quelque temps après sa mort, trois volumes, sous ce titre, parurent en Hollande. Un tiers seulement provenait d'une copie dérobée des papiers du maréchal , le reste était une compilation de gazettes. Ce ne fut qu'en 1769 que le duc de Villars, indolent héritier de ce grand capitaine, remit au marquis de Castries les manuscrits de son père, et le pria de les examiner. Le marquis s'acquitta de ce soin avec scrupule, et déposa les résultats de son travail dans un mémoire très-dé. taillé et dans une lettre qu'il adressa au duc de Villars, le 22 juillet 1769; voici ce que ces deux pièces nous apprennent de l'état où se trouvaient alors les Mémoires du maréchal.

Les originaux sont inintelligibles; c'est un chaos de feuilles éparses et d'une écriture illisible; mais il

у en a deux copies faites probablement sous les yeux

du maréchal, puisqu'elles portent des annotations de sa main. Ces copies offrent deux genres de lacunes; les unes consistent dans l'omission de plusieurs années de la vie du héros; et les autres, dans l'espace laissé en blanc pour divers passages que le copiste et l'auteur lui-même n'ont pu déchiffrer; car ou sait que l'impossibilité de lire sa propre écriture ferma plus d'une fois la bouche au maréchal dans le conseil de régence. Il a composé avec légèreté, et en consultant moins les pièces réelles que sa mémoire, ses intérêts ou son imagination. A côté du texte d'une lettre qu'il est supposé avoir adressée à madame de Maintenon en 1706, à l'occasion d'un ordre qu'il avait

passer en Italie, il a écrit à la marge le mot à refaire; sur bien d'autres passages on lit le mot à changer.

Le style est constamment lâche, diffus et in correct; les raisonnemens de l'auteur sont faibles,

reçu de

et ses conséquences nulles; il affecte de poser des règles générales et ne conclut jamais. Sa négligence à spécifier, au début de chaque campagne ,

la force et la situation des armées rend sa lecture inutile à l'instruction des gens de guerre. Les défauts de sa manière se renforcent surtout dans la vieillesse , et lorsqu'il a dépassé le siècle de Louis XIV, il ne parle plus de lui-même qu'avec une présomption intolérable , et il juge les personnages du temps avec une rigueur outrée. Le garde des sceaux Chauvelin est un par. venu sans services et sans mérite; le cardinal de Fleury un ingrat, toujours faible et toujours irrésolu; M. de Brancas, un homme cupide, qui n'a cherché dans l'ambassade d'Espagne que de l'argent et la grandesse; le maréchal de Berwick un traître qui n'a cessé, depuis la paix d'Utrecht jusqu'à la guerre ile 1733, d'entretenir avec l'Angleterre des intelligences préjudiciables à la France. Le marquis de Castries conclut de toutes ces remarques qu'on ne saurait publier les Mémoires du maréchal sans les refondre en totalité, et il indique comme propre à ce travail M. Turpin, professeur au collège d'Harcourt.

L'insouciant duc de Villars mourut sans avoir profité de ce conseil, et les manuscrits de son père passèrent dans la famille de Vogué. Le marquis de Castries, étant devenu dans la suite mi

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