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Il y avait urgence. A mesure que l'on s'éloignait du temps où étaient nés les plus beaux chants épiques, les rhapsodes, pour réveiller la cu. riosité de leurs auditeurs, devaient tendre à varier leur récitation en y introduisant, suivant les moments et les lieux, des morceaux ou des épisodes destinés à flatter le patriotisme de telle ou telle cité ou à donner satisfaction à de nouveaux besoins développés par les élégiaques et les lyriques. D'ailleurs, depuis que l'Egypte, ouverte aux Ioniens, avait commencé de fournir à la Grèce le papyrus, la mémoire, prenant l'hubitude de compter sur le secours de l'écriture, devenait plus paresseuse. Maint rhapsode, pour faciliter sa tâche, avait déjà peut-être, avant Pisistrate, mit par écrit tout ou partie des deux poëmes ; mais ces copies, destinées à un usage tout personnel, avaient pu être dressées à la hâte et sans grand soin. Athènes, en confiant à l'écriture, sous la surveillance d'hommes compétents, les monuments vénérables de la vieille épopée, donne un exemple qui fut bientôt suivi par d'autres cités; on connaît les éditions des villes (txétels mat, Tóels). Si Athènes n'avait pas pris cette initiative, si l'on avait encore attendu ou si cette révision avait été entreprise pour la première fois dans des cités isolées et lointaines comme Sinope ou Marseille, le travail se serait peut-être fait, cinquante ans plus tard, dans des conditions beaucoup moins bonnes et le texte d'Homère nous serait arrivé plus altéré et plus chargé d'interpolations.

L'ensemble des témoignages, malgré leur brièveté et leur insuffisance, paraît bien démontrer que, depuis les dernières années du vi° siècle, il y avait à Athènes un manuscrit de l'Iliade et de l'Odyssée jouissant d'une sorte d'autorité officielle ; Solon et Pisistrate avaient fait, pour Homère, ce que l'orateur Lycurgue fit, au ive siècle, pour les trois grands tragiques, lorsqu'il se préoccupa de mettre le texte de ces drames à l'abri des altérations auxquelles l'exposaient le caprice des auteurs et les défaillances de leur mémoire ainsi que les spéculations des poètes nouveaux qui remettaient à la scène les anciennes pièces en les arrangeant au goût du jour. C'est surtout de ce manuscrit d'Homère que durent dériver les éditions que les Alexandrins nomment les communes (ał xorval), le texte que nous pouvons appeler la vulgate primitive.

En tout cas, on ne saurait admettre que le travail d'où cette vulgate est sortie ait été différé, comme M. P. vient le prétendre aujourd'hui, jusqu'à la fin du siècle de Périclès. Pour rendre son hypothèse plausible, M. P. serait tenu de commencer, en bonne logique, par écarter tous les témoignages qui se rapportent à l'entreprise dont Solon paraît avoir eu la première pensée et qui s'est poursuivie et achevée sous les auspices de Pisistrate et de ses fils; mais il n'essaie même pas d'en ébranler l'autorité; on dirait presque qu'il les ignore. Cette attitude se comprendrait, à la rigueur, de la part d'un défenseur obstiné de la tradition, qui, se bouchant les oreilles et les yeux, refuserait d'entendre et de voir tout ce qui contrarierait ses croyances littéraires ; elle est pour le moins surprenante chez un critique qui se place à l'avant-garde des adversaires de

la vieille doctrine. M. P. doit pourtant savoir que si les continuateurs de Wolf ont réussi à accréditer, pendant un certain temps, l'hypothèse dont les premiers linéaments se trouvent dans les fameux prolégomènes, ils l'ont dû surtout à ces témoignages et à leur apparente concordance. On a sans doute exagéré l'importance et méconnu le caractère du rôle joué par Onomacrite et ses associés; mais il n'est plus possible de nier que ces personnages se soient occupés à Athènes, sous les Pisistratides, d'une récension du texte des deux grandes épopées. Qu'a-t-il pu sortir de ce travail entrepris en commun, sinon une édition, une rédaction écrite des poëmes homériques ? S'ils n'ont pas conduit à terme cette entreprise, que leur attribuaient donc Cicéron et les grammairiens que l'on cite à ce propos !, et comment Pisistrate avait-il mérité l'éloge qui se lisait sur le piédestal de la statue qui lui avait été élevée dans l'Athènes romaine ?

M. P. ne s'explique point à ce sujet et nous pourrions arguer de ce silence pour écarter sa thèse par ce que l'on appelle la question préalable ; mais M. P. est un helléniste connu par de trop sérieux travaux pour que nous nous arrêtions à cette fin de non-recevoir et que nous refusions d'examiner les raisons par lesquelles il essaye de justifier son opinion.

M. P. allègue un premier motif pour ne pas admettre que, vers la fin du sixième siècle, l'Iliade et l'Odyssée se lussent à Athènes à peu près telles que nous les lisons aujourd'hui. Le livre, dit-il, n'existait pour ainsi dire pas chez les Grecs avant l'âge de Péricles. Il y a là, ce semble, une exagération manifeste. Sans doute, vers le temps de la guerre du Péloponèse, les livres se multiplient rapidement, grâce aux progrès de la réflexion et au développement de la littérature historique et philosophique; mais est-il vraisemblable que les Grecs, avec leur esprit si agile et si curieux, si prompt à adopter, pour les perfectionner bientôt, toutes les inventions des peuples leurs aînés, aient attendu jusqu'à ce moment pour imiter ce qu'ils avaient vu faire en Egypte, pour écrire sur des rouleaux de papyrus? Dès le milieu du sixième siècle, on voit naître la prose grecque, avec les philosophes ioniens qui, comme Anaximandre, Anaximène et Héraclite, écrivent sur la nature (spl cuceus), avec les logographes, tels que Cadmos de Milet et Acusilaos d'Argos; or la composition d'écrits en prose de quelque étendue suppose l'emploi du papyrus. Dès la première moitié du cinquième siècle, dans toutes les cités qui marchent à la tête de la société grecque se développent des habitudes de réflexion et d'analyse, se fait sentir le mouvement d'une curiosité tournée vers la spéculation ontologique et vers l'étude du passé ; on veut connaître le monde et s'en expliquer le problème. Ces besoins nouveaux ne peuvent se satisfaire que par la rédaction et la diffusion du livre; on voit donc alors se répandre dans les villes grecques des ouvra

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1. ...ός τον "Ομηρον ήθρόισα, σποράδην το πρίν αειδόμενον.

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ges comme le Tour du monde (repícôos Yos) d'Hécatée de Milet ou le traité dans lequel Anaxagore de Clazomène avait à son tour tenté de résoudre l'énigme de l'univers, en suivant le même chemin que ses devanciers, mais avec une pensée déjà plus sûre d'elle-même et qui parlait une langue plus abstraite.

Une fois accoutumés, par les exigences de la prose, à faire du Kalem et du rouleau du papyrus un fréquent usage, les Grecs avaient trouvé tout naturel d'employer ce même instrument et cette même matière à transcrire aussi les vers, à se donner ainsi plus de facilité pour composer de nouvelles œuvres poétiques et à mieux assurer la composition intégrale de l'antique épopée, de ce legs que la mémoire avait longtemps gardé, non sans un effort dont elle commençait à se lasser. On connaît cette anecdote souvent citée qui met Alcibiade jeune en présence de deux maîtres d'école auxquels il demande à voir leur Homère (:67lov õ=rssv Op.rpızőv). L'un d'eux répond qu'il n'en a pas et reçoit d'Alcibiade

а un soufflet. L'autre réplique qu'il en possède un dont il a lui-même corrigé le texte (u 'aútoŬ otopOwp.évov) et son interlocuteur s'étonne que, capable de remplir une pareille tâche, il se contente d'enseigner à lire aux enfants. Nous n'avons aucune raison sérieuse de révoquer en doute ce récit; il s'accorde bien avec tout ce que nous savons de la nature impétueuse d'Alcibiade, de sa passion pour tout ce qui le charmait et de son insolence hautaine ; ce n'est ni l'invention d'un panegyriste – le fait a en lui-même trop peu d'importance — ni celle de l'un de ces ennemis acharnés dont Plutarque tient parfois le témoignage en suspicion, tout en n'omettant pas de le rapporter 2. Or il résulte clairement de ce récit que, vers le commencement de la guerre du Péloponèse, les exemplaires d'Homère étaient assez communs à Athènes pour qu'Alcibiade pût s'étonner à bon droit de trouver une école sans un texte d'Homère. Tout impertinent et violent qu'on le suppose, il ne distribuait pas les soufflets au hasard, sans pouvoir alléguer, pour les justifier, une de ces raisons qui ne satisfont peut être pas le battu, mais qui tournent contre lui la galerie et qui font rire à ses dépens. Pour qu'un humble maître d'école se mette à corriger Homère, il faut aussi que bien d'autres, plus compétents et plus autorisés, l'aient précédé dans ce travail, lui aient donné l'exemple. Nous voici loin de l'hypothèse d'après laquelle le texte d'Homère n'aurait peut-être été confié à l'écriture que peu d'années avant le moment où Platon écrivait les dialogues dans lesquels se trouvent de nombreuses citations des deux poëmes 3.

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(1) Plutarque, Alcibiade, VII. (2) Ch. III.

(3) « Homericorum carminum ad res Troicas spectantium materiem in universum cum perantiquam esse concedo, formam quam nunc habemus, fortasse tum primum litteris prescriptam, haud multum ante Platonem Atticis innotuisse judico videor mihi niti argumentis quæ non facile convelli aut confutari possunt. »

Une des considérations qui paraissent avoir eu le plus d'empire sur l'esprit de M. P. est celle-ci : les trois grands tragiques athéniens, qui composaient leurs pièces pendant le cours du ive siècle, en ont tiré un bien plus grand nombre des poëmes appelés aujourd'hui les poëmes cycliques que de l'Iliade et de l'Odyssée. Le fait est incontestable, et M. P. en conclut que les poëmes cycliques ont été composés avant l'Iliade et l'Odyssée. Or, pour expliquer cette inégalité, il n'est pas nécessaire, croyons-nous, d'avoir recours à une hypothèse qui comporte, comme nous allons le montrer, de bien graves objections; on peut en rendre raison sans tant d'effort. Il y a une première explication, que M. P. a trouvée dans Aristote ' et qu'il écarte beaucoup trop dédaigneusement. Aristote remarque que les poëmes homériques répondent bien mieux que les autres poëmes du cycle troyen à la définition qu'il a donnée de l'épopée. « Dans l'imitation qui se fait par le récit en vers, il faut, » dit-il, « que la fable forme un ensemble dramatique, ayant pour objet une seule action entière et complète, avec un commencement, un milieu et une fin; que ce soit un tout complet, comme l'est un animal, et qui nous donne un plaisir particulier, non point à la façon des histoires ordinaires... mais la plupart des poètes font cette faute, et c'est en quoi, comme nous l'avons dit, Homère semble divin à côté des autres... Les autres ne prennent qu'un héros, une période, et une seule action composée de diverses parties, comme l'auteur des Chants cypriaques et celui de la Petite Iliade. Aussi l'Iliade et l'Odyssée fournissent chacune seulement un ou deux sujets de tragédie; on en trouve beaucoup dans les Chants cypriaques, et plus de huit dans la Petite Iliade, par exemple le Jugement des armes, Philoctète, Néoptolème, Eurypyle, le Mendiant, les Lacédémoniennes, la prise de Troie et le départ, Sinon, les Troyennes. » Aristote n'ignorait pas que les poètes athéniens, surtout Eschyle, avaient chacun tiré de l’Iliade et de l'Odyssée plus d'un sujet de tragédie et de drame satyrique; mais ce qu'il veut dire, avec cette concision souvent obscure qui rend si pénible la lecture de la Poétique, c'est, comme l'indique très-bien M. Egger, « que les deux poëmes homériques ne fournissaient que d'une façon très-sommaire les sujets de tragédie développés par Eschyle, Sophocle et Euripide, tandis que les autres épopées, ayant moins d'unité, se décomposaient naturellement et sans peine en plusieurs tragédies. Cela ressort très-bien de l'exemple donné par Aristote; les sujets traités dans les huit ou dix tragédies qu'il cite se succédaient, sans se tenir par le lien d'une véritable action dramatique, et avec des développements à peu près égaux, dans les poëmes où les auteurs tragiques avaient été les prendre pour les mettre sur la scène. »

Ce qui, dans les poëmes cycliques, avait tenté les poètes tragiques et les avait provoqués à y faire de si nombreux emprunts, ce n'étaient pas seulement les facilités que leur offraient ces compositions, qui se présentaient sous la forme d'une suite d'épisodes, reliés l'un à l'autre par un lien très-lâche; la matière était d'avance comme découpée en un certain nombre de morceaux, dont chacun se laissait aisément approprier aux conditions de la mise en scène. C'était là une première séduction; mais cette préférence accordée aux cycliques s'explique encore par une autre raison, qu'il n'est pas très difficile de deviner. La perfection même de la poésie homérique et la popularité dont elle jouissait, l'admiration qui l'avait consacrée étaient bien de nature à décourager les imitateurs. Avec les ressources de leur génie et celles de leur belle langue, avec la variété de leurs mètres, Eschyle, Sophocle et Euripide se sen. taient de taille à surpasser Stasinos, Arctinos ou Leschès. Autant que que nous pouvons en juger, ce qui faisait le principal intérêt des poëmes cycliques, c'était la richesse des incidents, la diversité des personnages que l'imagination grecque avait enfantés, avec une merveilleuse fécondité, pendant un siècle ou deux; mais en distribuant et en disposant en de longs poëmes les héros dont les aèdes avaient été les premiers pères ainsi que les aventures qu'ils leur avaient prêtées, aucun de ces poètes n'avait, à ce qu'il semble, marqué d'une empreinte vraiment personnelle les types et les récits qu'il mettait en æuvre; aucun d'eux n'y avait apposé, comme l'auteur ou les auteurs de l'Iliade ou de l'Odyssée, le sceau d'un génie original et puissant. Nous n'avons plus les poëmes sous les yeux; mais pas un mot des anciens qui les possédaient ne nous autorise à penser que l'un d'eux fût très supérieur aux autres, qu'il en différât beaucoup par ses qualités ou par ses défauts, qu'il ait eu son style à lui, que les choses y aient été dites de telle manière qu'il fût ou qu'il parût impossible de les dire mieux, d'une manière plus vive et plus forte, avec un accent plus pénétrant. Rien n'empêchait les maîtres du théâtre athénien de s'approprier, par la vertu de leur génie et de leur art supérieur, les situations, les personnages, les sentiments que leur fournissait cet inépuisable répertoire; mais l'on a peine à imaginer l'un d'entre eux tentant de refaire la dernière entrevue d'Hector et d'Andro maque ou cherchant à mettre dans la bouche de Priam prosterné aux pieds d'Achille d'autres paroles que celles qui étaient dans toutes les mémoires grecques'.

1. Poétique, ch. xxii (traduction Egger).

Sans y insister, M. P. cherche à tirer aussi un argument du grand nombre de sujets que les poètes cycliques ont fournis aux peintres de vases. Pour être un peu différente, la réponse, croyons-nous, ne sera pas moins concluante. Nous ne manquons pas de peintures dont le thème a été fourni par l'Iliade et l'Odyssée ; mais s'il y en a plus encore qui

1. C'est ce qu'Eschyle seul parait avoir essayé dans sa pièce intitulée : "Extopos aútpa; il est possible que le succès n'ait point répondu à la hardiesse de cette tentative et n'ait pas encouragé ses successeurs à la renouveler.

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