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naître le contexte, ne me paraît nullement avoir la portée merveilleuse que M. T. se glorifie d'y avoir découverte. C'est bien Platon qui a écrit cette phrase; car le Théétète est de lui, et ce dialogue est même du trèspetit nombre de ceux qu'aucun critique ne s'est encore avisé de lui ôter. Mais, dans cette phrase, Platon parle-t-il directement et en son nom? et s'agit-il de la rédaction de ses autres dialogues ? Nous allons montrer qu'à chacune de ces deux questions il faut répondre : Non. Mais écoutons d'abord M. Teichmüller.

La phrase qu'il cite du Théétète (p. 143 C) peut se traduire ainsi ' : « Afin donc de ne pas être gêné dans cet écrit par des mots narratifs qui interrompent le discours, par exemple quand Socrate dit en parlant de lui-même : et moi je disais, ou bien : et moi je dis alors; ou quand il dit en parlant de l'interlocuteur : il en convint, ou bien : il le nia; j'ai supprimé tout cela et j'ai introduit Socrate lui-même s'entretenant avec eux. » -- De cette phrase, M. T. conclut : 1° que Platon, dans tous ses dialogues écrits avant le Théétète, avait toujours eu le tort, qu'il se reproche ici, d'employer ces formes gênantes du dialogue raconté; 2° qu'en se mettant à écrire le Théétète, Platon s'aperçut pour la première fois de l'avantage qu'il y aurait pour lui à employer désormais le dialogue dramatique; 3o que, depuis le Théétète, il n'écrivit plus que des dialogues de cette forme.

En lisant ces conclusions de M. T. et les raisonnements sur lesquels il les appuie, on serait tenté de supposer au moins que la phrase qu'il isole en la citant appartiendrait à une préface du Théétète, dans laquelle Platon ferait lui-même l'histoire de sa manière d'écrire ses dialogues. Même en supposant qu'il en fût ainsi, l'on trouverait encore que M. T. serait allé bien au-delà des déclarations de l'auteur. Mais il suffit d'ouvrir le Théétète pour voir que ce dialogue n'a ni préface, ni préambule quelconque, où Platon adresse aux lecteurs ses confidences sur la rédaction de ses dialogues : on y voit, au contraire, que la phrase appartient à Euclide, disciple de Socrate et l'un des personnages accessoires du Théétète, et qu'elle ne concerne en rien les autres dialogues de Pla. ton, mais qu'elle a pour unique objet la mise en scène du Théétète même. En effet, dans la partie principale qui forme presque la totalité de ce dialogue (p. 143 D 210 D), les personnages sont Socrate, Théétète et Théodore. Mais auparavant il y a un petit prologue dramatique, où Euclide dit à Terpsion que Théétète lui a raconté de longs entretiens de Socrate, et où Terpsion exprime son désir de connaître ces entretiens. Alors Euclide déclare les avoir rédigés, pour ainsi dire, sous la dictée de Théétète, qui de plus a revu le manuscrit. Ici se place la phrase citée, où l'on voit qu'Euclide a seulement osé, pour rendre sa rédaction plus fa. cile, supprimer dans le récit de Théétète les formules de la narration et

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1. Dans le texte qu'il en donne au bas de sa page 13, il y a une faute d'impression (αύτοϊς pour αυτοϊς).

les remplacer simplement par les noms des personnages. Cela dit, Euclide présente à Terpsion son manuscrit contenant la partie principale du dialogue. Ni Euclide, ni Platon, qui le met en scène, ne se vantent ici de l'invention d'un procédé nouveau; mais Euclide avoue que, sans manquer à la fidélité, il a cru pouvoir, dans cette circonstance, user de ce procédé bien connu avant lui. Dans cette phrase d'Euclide, on ne peut trouver une allusion ni aux dialogues antérieurs de Platon, ni à ses intentions pour la rédaction de ses dialogues postérieurs. Il est évident, au contraire, qu'en écrivant cette phrase Platon avait en vue la vraisemblance extérieure et dramatique du Théétète en particulier. De même dans le préambule du Phèdre (p. 227 A-228 E), pour rendre vraisemblable la citation textuelle d'un discours de Lysias sur l'Amour, Platon a eu le soin de présenter d'abord aux lecteurs une conversation dans laquelle le jeune admirateur de Lysias, malgré tout son désir de s'essayer à réciter de mémoire ce discours, finit par avouer à Socrate qu'il en a le manuscrit sous son manteau, et se décide à le lui lire (p. 230 E-2 34 C).

Ainsi l'intention prêtée par M. T. à la phrase du Théétète n'est introduite dans cette phrase que par une conjecture, qui elle-même est réfutée par la comparaison avec un passage analogue du Phèdre. J'ajoute qu'en elle-même cette conjecture manque entièrement de vraisemblance. La forme dialoguée, sans autre interruption que les noms des interlocuteurs, n'est pas une invention que Platon ait pu faire au moment de rédiger son Théétète. Les tragédies et les comédies du théâtre athénien, de même qu'en Sicile les mimes de Sophron et les comédies souvent philosophiques d'Epicharme, avaient donné des exemples perpétuels du dialogue dramatique, exemples bien connus de Platon dès son jeune âge. Cependant, après comme avant la rédaction du Théétète, Platon a pu, quand il l'a voulu, employer le dialogue narratif, qu'il a manié avec une habileté et un succès merveilleux, par exeniple dans la République, où Socrate, sans que le lecteur sache encore à qui il parle, raconte en dix livres un si long entretien. De même, avant comme après la rédaction du Théétète et de ses continuations dramatiques le Sophiste et le Politique, Platon a pu employer la forme du dialogue dramatique, par exemple dans le Phèdre, drame à deux personnages, tout aussi bien que dans le Timée et le Critias, où sont mis en scène dramatiquement trois des quatre auditeurs du récit, qu'on y suppose avoir été fait la veille par Socrate, du dialogue contenu dans les dix livres de la République. Ainsi, dans cette trilogie philosophique de Platon, le premier dialogue était de forme narrative, mais les deux autres étaient de forme purement dramatique. Enfin, à toutes les époques de sa vie, Platon a pu faire et a fait des dialogues mixtes, c'est-àdire en partie narratifs et en partie dramatiques, comme le Phédon et l'Euthydème, que, malgré leurs parties dramatiques, M. T. met dans la première moitié de la carrière de Platon, ou bien comme le Parmé

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nide, que, malgré l'introduction narrative du dialogue, M. T. met dans la seconde moitié (p. 16-18). Mais si, dans l'Euthy dème et dans le Phédon, Platon, jeune encore, avait bien pu, comme M. T. le suppose, écrire les parties considérables où, comme dans un drame, les interlocuteurs sont désignés simplement par leurs noms, pourquoi, à la même époque de sa vie, Platon n'aurait-il pas pu écrire un dialogue tout entier dramatique, comme le Phèdre? Et si, dans sa vieillesse, Platon avait bien pu écrire le dialogue raconté par lequel commence le Parménide, pourquoi, à la même époque de sa vie, Platon n'aurait-il pas pu écrire un dialogue tout entier sous forme de récit, comme celui de la République? Pourquoi ? Parce qu'ainsi l'ordonne M. Teichmüller. Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas! C'est de l'arbitraire pur, mal dissimulé sous quelques subtilités ingénieuses.

Ajoutons que la découverte prétendue de M. T. l'a conduit à placer dans la seconde partie de la carrière de Platon tel dialogue de forme purement dramatique qui appartient à la jeunesse de l'auteur, par exemple le Phèdre, dans lequel le système astronomique de Platon n'est pas encore entièrement dégagé de la doctrine ionienne, comme il le fut plus tard. C'est ce que j'espère montrer vers la fin d'un mémoire qui s'imprime (Ac. des inscr., t. XXX, hypothèse astronomique de Platon). Mais ce n'est pas ici le lieu de discuter dans ses détails la grave question de chronologie littéraire pour laquelle M. T. s’est vanté mal à propos (p. 11) d'avoir trouvé un nouveau critérium.

Certains paradoxes sont des vérités nouvelles, et alors, après un mûr examen, il faut les accueillir. Mais les paradoxes vrais sont rares, et le nouveau critérium de M. Teichmüller me paraît une erreur nouvelle, moins séduisante et moins utile que ses paradoxes antérieurs, qui, tout faux qu'ils étaient, avaient le mérite de présenter quelques remarques judicieuses et neuves, et d'appeler l'attention sur quelques obscurités réelles du langage de Platon, et il faut bien le dire) sur quelques hésitations de ce philosophe, et même sur quelques contradictions réelles de sa pensée. Du reste, Platon déclarait se défier de lui-même en abordant certaines hautes questions 1. Car il était homme et s'en souvenait.

Th.-H. MARTIN.

176. – Histoire de France pendant la minorité de Louis XIV par A.

CHÉRVEL, recteur honoraire et inspecteur général honoraire de l'Université, membre du Comité des travaux historiques et des sociétés savantes. Paris, Hachette, 1879, t. I, II, in-8° de Lvil-420 et 528 p. — Prix : 7 fr. 50 le volume.

Ces deux volumes se composent : 1° d'une Préface de xx p. ; 2° d'une Introduction de XXXVII p. ; 3° d'un récit qui commence à la mort de Ri

1. V. surtout Phédon, p. 85 C-D; Timée, p. 28 C, p. 29C-D, p. 48A-49-B, p. 51 A-E, p. 52 A-D, etc.

chelieu, et qui s'étend jusqu'aux premiers troubles de la Fronde (1642juin 1648); 4° d'un Appendice qui occupe, dans le tome I, 61 p. (351412) * ; 5° d'une Table, (analytique) des matières (t. I, p. 413-418 ; t. II, p. 519-526); 6° enfin d'Additions et corrections, t. I, p. 419-420; t. II, p. 527-528).

Le style de M. Chéruel est net et coulant, et sa méthode est excellente. Aussi l'ouvrage est-il, à tous égards, des mieux composés. Les divisions en sont bien établies : l'air et la lumière y circulent largement. Tout (les grandes lignes comme les menus détails) y montre que l'auteur est parfaitement maître de son sujet. Ce sujet, qui l'a jamais étudié comme lui ? Aucune occasion ne lui a manqué de se le rendre familier.

a Ses éditions des Mémoires de Mlle de Montpensier, du Journal d'Olivier Lefèvre d'Ormesson, surtout son édition des lettres du cardinal Mazarin ?, l'ont admirablement préparé à écrire un livre qui complète les travaux de MM. Bazin, Gaillardin, Henri Martin, Michelet, Léopold Ranke, etc., et qui comptera parmi les meilleurs livres historiques de notre époque.

Indiquons maintenant les principaux résultats des longues recherches de M. Chéruel.

En 1643, après la brillante campagne de Rocroi et de Thionville, le duc d'Enghien revint à Paris le 15 septembre, malgré Mazarin qui lui demandait instamment de rester à la tête de l'armée et de conduire au maréchal de Guébriant les troupes destinées à la campagne d'Allemagne. Tous les rédacteurs de mémoires de ce temps-là ont ignoré ces circonstances, et M. V. Cousin, en qui M. C. (p. iv) loue bien plus justement le grand talent de style que la connaissance approfondie du xvue siècle », n'a pas craint d'attribuer à son héros la gloire d'avoir couronné ses victoires de France par la campagne d'Allemagne, alors que les carnets de Mazarin accusent, au contraire, le prince d'avoir été cause, par son retour précipité, de l'échec de l'expédition 4.

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1. Cet Appendice comprend six morceaux : 1. Biographie du cardinal Mazarin jusqu'à son avénement au ministère (14 juillet 1602-5 décembre 1642); II. Mémoires militaires de la Moussaie; III. Sur le personnage appelé le Rosso dons les car. nets de Mazarin; IV. Divisions dans la cour du duc d'Orléans (extrait de mémoires inédits que M. C. croit composés par le maréchal d'Estrées, mais dont il oublie d'indiquer la provenance); V. Relation du combat naval de Barcelone (9 août 1643); VI. Relation du combat naval de Carthagène (3 septembre 1643).

2. Le tome I a paru en 1872. Voir Revue critique du 3 août 1872 (p. 75-80). Le tome II (juillet 1644-décembre 1647) vient de paraître (1879).

3. En histoire, et aussi en philosophie, si je ne m'abuse, M. Cousin ne fut qu'un illustre amateur.

4. A ceux qui objecteraient que Mazarin a pu se plaindre à tort de la conduite du duc d'Enghien, M. C. répond que le témoignage du cardinal est corroboré par celui de l'ambassadeur vénitien Giustiniani. (Préface, p. iv et, dans le récit même, t. I, p. 114-115). — M. C., malgré toute son admiration pour M. Cousin, ne peut s'empêcher de lui reprocher (p. v) de bizarres exagérations : « En 1645, le duc d'Enghien vengea, par la victoire de Nordlingen, la défaite de Mariendal. Tel était le but prin

Pour l'année 1644, M. C. rectifie deux assertions d'auteurs contemporains qui, selon sa remarque (p. 1v), ont une réputation bien établie d'exactitude, Monglat et Fontenay-Mareuil. Le premier prétend que le maréchal de La Mothe-Houdancourt, vice-roi de Catalogne, fut victime de la haine de Le Tellier. La correspondance de Mazarin, confirmée par celle de Grotius, prouve que les revers du maréchal ne doivent être imputés qu'à son incapacité . Fontenay-Mareuil, parlant de l'élection du pape Innocent X, assure que le marquis de Saint-Chamond, ambassadeur de France, ne s'y opposa pas, parce qu'il n'avait «point d'ordre. » Or l'on possède dans les papiers de Mazarin une instruction très nette et très détaillée remise à l'ambassadeur avant son départ pour Rome, où il lui est enjoint de prononcer, au nom du roi de France, une exclusion formelle contre le cardinal Panfilio, qui devint le pape Innocent X 2.

On a blâmé Mazarin de n'avoir pas su profiter, en 1647, de la révolution de Naples, pour enlever ce royaume aux Espagnols. Cette assertion de Montglat, répétée par la plupart des historiens, est réfutée par

la correspondance du cardinal, où l'on voit qu'il accueillit avec joie la nouvelle de l'insurrection de Masaniello et qu'il promit des secours aux Napolitains, mais aussi qu'en homme d'Etat avisé, il exigea, avant de prendre ce peuple mobile sous la protection de la France, certaines conditions sérieuses qui ne furent pas remplies. S'il refusa de seconder l'aventureuse expédition du duc de Guise à Naples, c'est qu'il connaissait l'incapacité politique de ce prince et que, dès le commencement, il avait prévu et annoncé l'insuccès de sa folle entreprise 3.

L'on a soutenu que Mazarin ne voulait pas sérieusement la paix, croyant la guerre nécessaire à sa puissance. M. C. oppose à FontenayMareuil, le premier qui ait dirigé contre le successeur de Richelieu cette

cipal de la campagne qu'il dirigeait; les lettres de Mazarin et les instructions données au prince, ne laissent aucun doute sur ce point : il devait effacer l'échec de Turenne, et occuper en Allemagne quelque place qui inquiétât l'ennemi. M. Victor Cousin, dans l'ouvrage si intéressant sur la Jeunesse de Mme de Longueville, s'est laissé entraîner par son imagination et par le souvenir des campagnes de Moreau et de Bonaparte, lorsqu'il a écrit que le jeune vainqueur se proposait d'aller dicter la paix à l'empereur dans la capitale de ses Etats. »

1. Préface, p. V et, dans le récit même, t. I, p. 224-225 et 228-229. M. Henri Martin est de ceux qui ont cru devoir s'apitoyer sur la disgrâce imméritée de la Mothe-Houdancourt (t. XII, p. 200). 11 s'appuie sur la Rochefoucauld qui, comme le fait observer M. C. (p. 238, note 5), ne dit rien là-dessus.

2. Préface, p. V, et, dans le récit même, t. II, p. 141-151.

3. Préface p. vii et, dans le récit même, t. II, p. 362-387 et 434-464. M. C. dénonce (p. viii) « les erreurs où sont tombés des historiens généralement exacts, pour s'être fiés à des documents peu authentiques, » et il ajoute : « M. Bazin cite une prétendue lettre de Mazarin à son frère, où il aurait paru approuver l'expédition du duc de Guise. M. Bazin ne dit pas où il a pris cette dépêche du cardinal. Elle se trouve dans l'ouvrage de M. de Pastoret, intitulé : Le duc de Guise à Naples. Or, cette lettre ne ressemble en rien au texte conservé aux archives des affaires étrangères. Il n'y a pas dans la pièce authentique un seul mot de la phrase citée par M. Bazin »,

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