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était, en Grèce, attribuée au mythique Musée : Musée, dit Platon, conduit les justes dans l'Hadès où, couronnés de fleurs, ils passent toute leur existence dans une éternelle ivresse I. Cette doctrine, étrangère à l'Odyssée où les morts ne sont point admis aux festins des dieux 2, commence à poindre dans la Télémachie 3, et a formellement pénétré dans les Opera et dies d'Hésiode : c'est par elle que s'explique l'utilité de la triple récolte produite chaque année par les vñso! paripov, c'est-à-dire par les îles des bienheureux, ou plus exactement des dieux, où habitent les héros qui ont péri dans la guerre de Troie et dans celle de Thèbes 4. Voilà la vraie doctrine sacerdotale et populaire de la Grèce antique et des Celtes. La métempsycose pythagoricienne n'a jamais été, dans le monde européen, que la conception bizarre de quelques lettrés. Les monuments de l'antiquité qui nous font connaître la doctrine celtique sur ce point trouvent dans les textes néo-celtiques un commentaire précieux.

Il est regrettable que M. de V. connaisse si peu la littérature de l'Irlande : quand il parle des mss. irlandais de la première époque, vile et ixe siècle, voici comment il s'exprime : « Les seuls monuments authenti« ques sont quelques gloses contenues dans un manuscrit du 1x° siècle, « que M. Nigra a publiées » (p. 503). Et les mss. de Wurzbourg, de Milan, de Cambrai, de Turin, de Leyde, de Nancy, de Berne, de Carlsruhe, le livre d'Armagh, le liber hymnorum, le livre de Deir? Si M. de V. avait lu la préface de la Grammatica celtica, il y aurait trouvé la nomenclature des textes dont Zeuss et Ebel se sont servis, or ces deux savants ne se sont pas contentés du ms. 904 de Saint-Gall, qui a fait l'objet de la publication de M. Nigra. De la seconde époque de la paléographie irlandaise, xio- xie siècle, qui est représentée par trois manuscrits, le psautier de Southampton, le Lebor na huidre, le livre de Leinster, M. de V. ne trouve à citer (p. 336) que le troisième et le donne pour le plus ancien. Ce n'est point encore là-dessus qu'il est le plus mal renseigné. Les trois cents inscriptions irlandaises publiées 1° de 1872 à 1878 par Mle Stokes, Christian inscriptions in the irish language (vile-xve siècles), 2o en 1876 par M. Hübner, Inscriptions Britanniæ christianæ (450-750 après J.-C.) n'existent pas pour le savant professeur. « Les inscriptions font défaut, » dit-il, p. 503 5.

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1. De Republica, livre II, Platon de Didot, t. II, p. 26.

2. L'Héraclès divinisé a chez les dieux une femme et prend part aux festins, tandis que l'Héraclès qui est avec les morts n'a d'autre distraction que de porter son arc. Odyssée, XI, 602-608.

3. Les quatre premiers livres de l'Odyssée. Voir livre IV, v. 561-569. 4. Opera et dies, v. 172-173. Sur le vrai sens du mot páxap, voir Curtius, Griechische Etymologie, 4° édition, p. 161.

5. Les inscriptions celtiques comprises dans le volume de M. Hübner sont irlandaises pour la plupart, quoique écrites en Grande-Bretagne. Il existe en outre Irlande des inscriptions ogamiques dont Ebel et M. Whitley Stokes ont tiré fort bon parti; mais l'absence d'un recueil de ces inscriptions les rend très-difficiles à consulter.

en

Quand de la littérature M. de V. passe au droit irlandais, il le fait très adroitement. Il est impossible de côtoyer plus habilement les difficultés d'une langue qu'on ignore. Mais M. de V. n'a pas toujours réussi à éviter l'écueil. Voici un exemple :

Un des usages les plus curieux de la procédure irlandaise est celui du jeûne que l'homme de classe inférieure observait à la porte de son débiteur de classe supérieure avant la saisie. M. Sullivan, savant irlandais, s'est demandé si le jeûne en question devait être entendu dans un sens rigoureux, et consister en une privation absolue de nourriture. M. de V. a compris que M. Sullivan avait contesté au terme juridique irlandais le sens de jeûne. M. de V. commet là un contre-sens. Le verbe dont se sert le Senchus Mór pour exprimer l'idée de jeûne, dans le cas dont il s'agit, est troiscim, à l'infinitif troscud : on le trouve dans le texte aux p. 112, 116 et 118 et dans la glose aux pages 82, 92, 98, 114, 120, 278 du tome ler des Ancient laws of Ireland. C'est le verbe qui, par exemple, tend le jejunasset de la Vulgate, saint Mathieu, iv, 2, dans les deux traductions gaéliques, dans celle d'Irlande et dans celle d'Ecosse. Le sens de ce verbe n'est donc pas douteux. Il ressort du reste clairement de la glose de la page 117, t. I des Ancient laws où il est dit que le créancier doit, sous certaines peines pécuniaires, offrir à manger au débiteur qui remplit la formalité juridique désignée par ce verbe.

Une étude de ces textes judiciaires irlandais aurait pu fournir a M. de V. des éléments d'information analogues à ceux que J, Grimm a recueillis dans les textes judiciaires germaniques du moyen-âge; il y aurait trouvé l'explication et le développement des indications si insuffisantes que les Anciens nous ont laissées sur les institutions celtiques.

Ainsi M. de V. analyse dans son texte et reproduit en note, p. 114-115, des passages d'auteurs de l'époque classique qui nous montrent, au premier siècle avant Jésus-Christ, la population de la Gaule divisée en deux classes, les equites et la plèbe. Les equites, ou la noblessé, tiennent sous leur dépendance les hommes de la plèbe en leur faisant des prêts. Ces hommes de la plèbe, dit César, aere alieno premuntur (vi, 13); ailleurs le grand capitaine les appelle obaerati (1, 4). En quoi consistaient les prêts que la plèbe recevait des equites ? La question n'a pas préoccupé M. de V.; elle est cependant d'une importance fondamentale pour quiconque veut étudier le droit public et privé de la Gaule. Je crois pouvoir affirmer que ces prêts consistaient en bétail. Le Gaulois, avant la conquête romaine, vivait presque exclusivement du produit de ses troupeaux. C'est ce qu'au second siècle avant notre ère, Polybe, II, 17, exprime par le verbe xpevçayev, quand il parle des Gaulois qui envahirent l'Italie du Nord vers le commencement du quatrième siècle avant J.-C. et après l'établissement de la domination romaine dans la Gaule transalpine. Strabon, à la fin du premier siècle avant Jésus-Christ, dit encore la méme chose des habitants de ce pays : τροφή δε πλείστη μετά γάλακτος και κρεών παντοίων, μαλιστα δε των υείων Ι. Μ. de V., p. 91-92, insiste sur l'importance de l'agriculture en Gaule avant la conquête romaine, mais les textes qu'il cite appartiennent à Pline le Naturaliste et sont, par conséquent, postérieurs d'un siècle à la conquête. Strabon parle aussi de l'a. griculture gauloise, mais comme d'un fait contemporain et d'importance récente ; les Gaulois, nous dit-il, sont devenus agriculteurs par force depuis la conquete: νύν δ' αναγκάζονται γεωργείν καταθέμενοι τα όπλα 2. Je ne dis pas que l'agriculture fût inconnue aux Gaulois avant la conquête romaine, je dis qu'elle avait chez eux peu d'importance alors, que le pâturage tenait le premier rang, que, par conséquent, la propriété commune des tribus avait une importance considérable ; je dis que, dans les fortunes privées, la propriété immobilière tenait une place secondaire, que les animaux domestiques constituaient l'élément fondamental de la propriété privée. C'est ce que nous trouvons plus tard en Irlande dans le Senchus Môr : la Flaith, d'un côté -- c'est la noblesse,

est propriétaire du bétail; elle en confie une partie aux aithec 3, c'est-à-dire à la plèbe, à charge de diverses redevances en nature et de divers services corporels. Il n'y a pas à objecter la date récente des mss. du Senchus Mór. On rencontre déjà les deux termes de flaith et d'aithec opposés l'un à l'autre dans le livre d’Armagh, manuscrit du ix siècle 4, et les annales d'Irlande mentionnent une insurrection des aithech au premier siècle de notre ère 5. Aithech dérive d'aite qui, au vile siècle, rend le latin foenus dans le ms. de Saint-Gall 6, aithech signifie, par conséquent, a celui qui paie des intérêts 7 ». C'est l'équivalent irlandais des obaerati gaulois de César. Ces obaerati payaient donc leurs intérêts au moyen de redevances en nature, principalement en bétail, et au moyen de services corporels, et c'est en bétail que consistait leur dette. On aurait grand tort de les assimiler soit à nos débiteurs modernes, qui ont reçu une somme d'argent et qui servent en argent les intérêts de cette somme, soit aux serfs et aux vilains du moyen âge qui tenaient un immeuble de leur seigneur.

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1. Strabon, 1. IV, c. IV, & 2; édition Didot, p. 163. 2. Strabon, livre IV, c. 1, § 2, édition Didot, p. 147.

3. Ancient laws of Ireland, t. I, p. 40; t. II, p. 200, 214; t. III, p. 106. Cele, ceile, qui, dans les manuscrits de Saint-Gall et de Wurtzbourg, signifie le plus souvent socius, maritus, est très-souvent employé comme synonyme d'aithech dans les monuments de la jurisprudence irlandaise, de là le nom de Ceile Dé, a clients de Dieu », porté par les moines irlandais.

4. Whitley-Stokes, Goidilica, pre édition, p. 93.

5. Annals of the four Masters, édition d'O'Donovan, t. I, p. 94-99; O'Curry, Mss. Materials, p. 262-264.

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6. Nigra, Reliquie Celtice, I, 41. Suivant M. Nigra ce ms. n'est que de la première moitié du ixe siècle.

7. Une glose du Senchus Môr, Ancient laws of Ireland, t. I, p. 40, explique le mot aithech par Inti diana coir aithi fiach. « O'Donovan a traduit : he for whom it is proper to pay dets. Il rend aithi par payement (Supplément à O'Reilly, p. 569), tandis que aithi veut dire « intérêts ».

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Dans une société où l'élément pastoral avait une prédominence presque exclusive, le régime des biens entre époux, tel que César l'expose, semble tout simple, quoique M. de V. le déclare incompréhensible p.171:Viri, quantas pecunias ab uxoribus dotis nomine acceperunt, tantas ex suis bonis, aestimatione facta, cum dotibus communicant. Hujus pecuniæ ratio habetur, fructusque servantur. Uter eorum vita superavit, ad eum pars utriusque cum fructibus superiorum temporum pervenit (VI, 19). Si les pecuniae avaient été des champs, et qu'il eût fallu en garder indéfiniment les récoltes, le système dont parle César eût été ridicule : mais les pecuniae des Gaulois de César étaient des troupeaux de vaches, de moutons, de porcs; c'étaient des chevaux, quelquefois des esclaves. Sans doute, le mari devait les conserver autant que possible; mais cela ne veut pas dire qu'il n'eût le droit de faire abattre, à l'âge consacré par la coutume, les vaches, les porcs, les moutons compris dans son apport et dans celui de sa femme. Il devait garder les fruits, c'est-à-dire les veaux, les agneaux, les petits cochons, les poulains, les enfants des esclaves, le croît en un mot; mais cette obligation ne peut s'entendre d'une façon absolue et en ce sens que le mari n'eût pas le droit de manger, de faire manger à sa femme, les veaux, les agneaux, les petits cochons dont la conservation ne remplissait pas les conditions régulières d'une bonne administration, d'une administration telle que le voulait l'usage. On ne peut admettre que la loi lui imposât l'obligation de laisser mourir ses bestiaux de vieillesse ou de maladie : le contrat de mariage, mentionné par César, doit s'entendre d'une manière sensée, c'est le cheptel à moitié du Code civil, articles 1818-1820, combiné avec le préciput conventionnel des articles 1515 et 1519. Cette interprétation, la seule interprétation raisonnable, nous est offerte par l'organisation de la propriété irlandaise telle que le Senchus Mûr nous la montre. La fortune privée n'y consiste guère qu'en animaux domestiques et en esclaves.

Rien de plus archaïque dans l'histoire indo-européenne. Comment douter de l'antiquité d'un système économique où, par exemple, la monnaie de compte la plus élevée est la femme esclave, divisée en trois bêtes à corne ? Ici, l'Irlande chrétienne nous a conservé pétrifié un débris d'un état social contemporain de l'Iliade. Le cours légal de l'esclave irlandaise est le cours moyen de l'esclave grecque de l'époque homérique : c'est par exception que chez Homère une femme d'un talent rare vaut quatre vaches :

Ανδρι δε νικηθέντι γυναίκες μέσσον έθηκεν,
Πολλά δ' επιστατο έργα, τίον δε ε τεσσαράβοιον '.

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Si l'Irlande du Senchus Môr ressemble sur certains points à la Grèce homérique, à plus forte raison elle reproduit les principaux traits de la société gauloise du temps de César.

1. Iliade, XXIII, 704-705.

Voilà quelques exemples de ce que j'aurais voulu lire dans le livre de M. de V. et de ce que je regrette de n'y pas trouver.

Quoiqu'il en soit de ces critiques, puisque M. de V. a écrit cette « préface » à l'histoire du droit français, puisse-t-il bientôt nous donner l'histoire elle-même! Ce sera un démenti à l'injuste préjugé qui fait croire à quelques esprits chagrins que la Faculté de droit de Paris est le tombeau des talents éclos en province, et que, si M. de Valroger eût été bien inspiré, il serait, dans son intérêt comme dans le nôtre, resté à Caen le collègue de M. Demolombe.

H. d’ARBOIS DE JUBAINVILLE.

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124. – V. DURUY. Mémoire sur les tribuni militum a populo. Paris, Im

primerie nationale. 1878, in-4° de 32 p. - Mémoire sur la formation historique des deux classes de citoyens

romains désignés sous le noms d'honestlores et d'humiliores. Paris, Imprimerie nationale. 1878, in-4° de 28 p. (1).

Plusieurs inscriptions, trouvées en Italie, nous font connaitre des personnages qui furent tribuni militum a populo. On croit généralement que c'étaient là des « magistrats de Rome » élus par le peuple romain, de « vrais tribuns légionnaires ». M. Duruy n'accepte pas cette hypothèse. Il démontre que les tribuns des légions romaines ne se sont jamais appelés tribuni militum a populo, que d'ailleurs la dernière mention qui soit faite du tribunat légionnaire électif est de l'année 70 av. J.-C., et que les inscriptions dont il s'agit ici sont toutes bien postérieures à cette date. Il pense que ces trib, mil. a pop. étaient « des dignitaires municipaux, non des fonctionnaires de l'état » ; il voit en eux « les chefs du service militaire dans les colonies ou les municipes ». Il établit que l'empire laissait le plus souvent aux provinciaux le soin « de faire la police de leur territoire »; les villes avaient « des armes, des prisons, des captifs à surveiller, une garde de police à commander, des bandits à contenir, des recrues à lever et à mettre en route pour les légions ou les cohortes auxiliaires ». Le chef qui centralisait dans ses mains tout ce service était probablement en Italie le tribunus militum a populo, et était sans doute élu comme les autres magistrats.

Ces conclusions paraissent inattaquables et la question semble résolue par M. D. d'une façon définitive.

Dans un second mémoire, M. D. examine comment il se fait que, sous l'empire, la loi admette pour un crime deux sortes de peines, les unes, plus douces, réservées aux honestiores, les autres, plus sévères, destinées aux humiliores. Il remarque que Rome fut toujours une cité

1. Ces deux mémoires ont été lus à l'Acad. des inscr. et belles-lettres. Ils se trouvent reproduits en appendice à la fin du t. V de l'Hist. des Rom. de M. Duruy.

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