Abbildungen der Seite
PDF
EPUB

tériaux, par la sûreté de la critique, par une sobriété de style qui n'exclut pas une certaine vivacité. Les points obscurs ou controversés dans l'histoire de Bessarion sont discutés avec le plus grand soin, et les résultats auxquels l'auteur arrive s'appuient sur des arguments qu'il nous paraît difficile de réfuter. Il est permis de dire qu'il a donné de son per

а sonnage la première biographie complète, laquelle, pour presque tout ce qui concerne les faits, peut être considérée comme définitive.

Une analyse détaillée du livre serait contraire au but de cette Revue ; nous ne ferons des réserves que sur quelques-unes des appréciations de M. V. Il lui est arrivé ce qui arrive à beaucoup de biographes qui, dans leur admiration pour leurs héros, s'identifient si bien avec eux qu'ils croient devoir défendre toutes les causes qu'ils ont défendues, et qu'ils ressentent leurs échecs presque comme des malheurs qui les auraient frappés eux-mêmes. Touché du patriotisme de Bessarion, M. V. donne, dans l'histoire des tentatives d'union des Grecs avec les Occidentaux, le seul beau rôle au cardinal, tandis qu'il n'a que des reproches pour ceux des Byzantins qui ne se laissèrent pas entraîner par lui. Nous aussi, nous admirons le patriotisme de ce Grec qui, affligé des malheurs de son pays, chercha de bonne heure les moyens de le relever et de lui procurer des secours contre les Turcs. Le moyen qui lui sembla le plus efficace était l'union. Les Grecs étaient déchus et corrompus, nous en convenons, mais, malgré leur décadence, ils étaient attachés à leur Eglise qui, après tout, avait été une grande Eglise ; c'est elle qui, en Grèce, avait sauvé la civilisation. Pour les délivrer des Turcs, Bessarion subordonna les intérêts religieux aux intérêts politiques; il n'a pas eu, M. V. le constate luimême (p. 1x), un caractère vigoureusement trempé; plus diplomate, plus moyenneur que théologien convaincu, il ne ménagea aucune subtilité pour persuader à ses contemporains qu'ils pouvaient se soumettre à Rome sans dommage pour leur foi. Suivant M. V., il ne leur demandait que « le sacrifice d'une mesquine vanité nationale et la reconnaissance de la primauté du pape. » Mais, pour les Grecs, leurs dogmes et leurs traditions n'ont pas été quelque chose de si mesquin et la primauté du pape quelque chose de si indifférent, pour qu'ils eussent pu, d'un moment à l'autre, renoncer aux premiers et accepter la seconde, devenue plus absolue encore depuis l'avortement des conciles de Constance et de Bâle. On est un peu surpris de voir un savant aussi versé que M. V. dans l'histoire du moyen âge écrire, p. 101, qu'à propos de la primauté romaine il ne s'est agi que d'une question d'amour-propre; il s'est agi, en réalité, d'une question beaucoup plus grave, savoir de celle de l'abandon de toute autonomie ecclésiastique'.

1. En général, pourquoi M. V. ne montre-t-il pas un peu plus d'indulgence pour l'Eglise grecque ? Dans un ouvrage aussi sérieux que le sien, était-il utile de rappeler, p. 19, les épigrammes qu'aujourd'hui encore on fait en Grèce contre les prêtres mariés ? Il y a des pays catholiques où l'on fait des épigrammes contre les prêtres soumis à la loi du célibat.

[ocr errors][ocr errors][ocr errors][ocr errors]

L'histoire du concile de Florence, de ses préliminaires et de ses suites, est exposée d'ailleurs avec toute la clarté désirable et avec assez de détails pour le faire connaître en France, où on le connaît encore si peu. M. V. s'est attaché, avec raison, moins aux discussions théologiques qu'à la physionomie de l'assemblée et au rôle de Bessarion; cependant, il donne la substance des débats en ce qu'elle a de plus essentiel. N'oublions pas de dire à cette occasion que, dans son appendice, p. 437 et suiv., il démontre par d'excellents arguments que l'une des sources de l'histoire du concile, les Acta graeca, sur l'auteur desquels on a été dans l'incertis tude, ne peuvent être que de Bessarion lui-même.

On sait que le concile n'eut qu'un résultat médiocre ; l'Union qu'il décréta fut repoussée par la plupart des Byzantins. M. V. accuse ces derniers « d'un fatal entêtement et d'un grossier fanatisme, » p. 111, et pourtant il ne peut s'empêcher de reconnaître que l'Union n'aurait plus laissé à leur Eglise aucune indépendance et que les papes ont voulu trop les latiniser. Si leur empire a péri, la cause n'en est pas le rejet de l'Union, car, lors même qu'ils seraient devenus catholiques romains, le monde occidental n'aurait rien fait pour eux. On le voit bien par la suite du livre de M. V. Après l'insuccès du concile de Florence, Bessarion, resté en Italie et élevé à la dignité de cardinal, consacra tous ses efforts « à la folie de la croisade ». Plusieurs fois il fut envoyé à cet effet comme légat en Italie, en Allemagne, en France. Que M. V. nous permette ici une observation concernant la légation de Bessarion en Allemagne en 1640 1. Les Allemands, est-il dit p. 250, ne surent pas « apprécier la mission toute pacifique de Bessarion, ils ne voyaient en lui, comme dans tous les légats du pape, que des personnages chargés de lever de nouveaux impôts et d'augmenter les charges déjà si accablantes. Bessarion, malgré son honnêteté, n'échappa point à ce reproche. » Il paraît que M. V. n'a pas eu connaissance des Selecta juris et historiarum de Senckenberg, Francfort, 1738, in-8°, p. 331 et suiv. Dans cet ouvrage il aurait trouvé l'appel rédigé à Nuremberg par les électeurs contre le responsum finale, que le légat leur avait opposé à Vienne et qui les avait offensés ; ils se plaignent de sa prétention de vouloir présider les diètes et lever des dîmes sans le consentement des princes et des prélats. M. V., qui comprend la défiance des Allemands « si souvent trompés, » la regrette, puisqu'il s'agit de Bessarion. Il est vrai que, par une bulle du 4 septembre 1641 ?, le pape essaya de laver son légat de ces reproches; mais cette justification ne fut qu'un expédient politique du saint-siège pour ne pas s'aliéner les électeurs. M. V. dit, en outre, p. 251, que « deux

UR

[ocr errors]
[ocr errors]

1. Notons, en passant, que le doyen de la cathédrale de Bâle, que Bessarion employa dans l'affaire de l'archevêque de Mayence, Thierry d'Isembourg, p. 247, ne s'est pas appelé Jean Flasland, mais Jean Werner de Flachsland.

2. C'est une bulle, et non pas une simple lettre du cardinal de Pavie; elle est publiée dans le Reichstag theatrum de Müller, Jena, 1713, in fol., t. II, p. 29.

a

historiens allemands prétendent qu'en quittant Vienne, Bessarion donna, en signe de mécontentement, la bénédiction de la main gauche et avec deux doigts seulement, » Ce n'est pas en quittant Vienne que le légat manifesta de cette façon son mécontentement, c'est dans une réunion d'électeurs et d'évêques qu'il avait convoquée à Nördlingen en Franconie ; là il avait demandé une dîme générale sur le clergé de l'Empire, et on ne lui avait donné qu'une réponse dilatoire, sur quoi « dedit in ira sua oratoribus benedictionem cum sinistra manu >>; ce fait est rapporté par Senckenberg, p. 315, d'après un manuscrit contemporain. M. V. trouve que c'eût été « une bien mesquine vengeance et indigne d'un personnage aussi considérable et aussi éclairé »; pour expliquer la chose, il assure que bénir de la main gauche a été la coutume grecque; Bessarion a donc pu bénir ainsi sans être en colère. C'est aller un peu vite en fait d'apologie. Le savoir de M. V., ordinairement si sûr, est ici en défaut ; les Grecs ont béni de la main droite, comme les Latins : la seule différence a consisté dans la position des doigts. A l'appui de son dire, l'auteur cite quelques mosaïques de Ravenne et de Rome; nous ne pouvons pas vérifier en ce moment ce qu'il en affirme, mais si en effet on voit sur ces monuments des personnages bénissant de la main gauche, il faut l'attribuer à une erreur des artistes ; sur toutes les images byzantines qui nous sont connues – et nous pourrions en indiquer un grand nombre - on bénit invariablement de la droite; le même fait est constaté par Didron, dans son Histoire de Dieu, p. 415 : « la bénédiction se fait toujours de la main droite, la main puissante. » Il nous semble aussi que M. V. attache trop d'importance à la courte légation de Bessarion auprès de Louis XI ; il affirme, sans le prouver, que c'est le cardinal qui a fait accepter au roi le concordat de 1472 (p. 416); il est même d'avis que cet acte a été un bénéfice pour l'église de France.

Mais ce ne sont là que des remarques de détail qui ne touchent pas à la valeur générale du livre. Pour ne pas trop allonger ce compterendu, nous nous bornons, en terminant, à appeler encore l'attention des lecteurs sur les chapitres où l'auteur traite de l'influence de Bessarion sur la Renaissance, de la protection qu'il accordait aux savants, notamment aux Grecs réfugiés en Italie, de l'Académie qu'il avait formée à Rome et de sa bibliothèque, enfin de sa part dans les querelles philosophiques sur Platon et Aristote et de la victoire qui, grâce à lui, fut remportée alors par le platonisme. Ces chapitres ne sont pas moins intéressants que tous les autres. Tout au plus pourrait-on souhaiter que, pour ce qui concerne la Renaissance, M. Vast n'eût pas suivi uniquement Tiraboschi; quelque méritoire que le grand ouvrage du savant italien soit encore aujourd'hui, il en a paru de plus récents, qui révèlent de nouveaux faits sur l'histoire de la reprise des études classiques en Italie.

C. S.

70. — André THEVET. Les Singularitez de la France Antarctique, nouvelle édition avec notes et commentaires par Paul GAFFAREL, professeur à la Faculté des Lettres de Dijon. Paris, Maisonneuve, 1878, in-8° de XXXIII-459 p.

M. Gaffarel n'attribue point à Thevet plus de mérite qu'il ne faut : il reconnaît que cet auteur a toujours passé, même de son temps, pour ne pas avoir un jugement très-sûr, et que son style, d'une lourdeur redoutable, est parfois encore gâté par le pédantisme. Pourtant il lui semble que, trop attaqué pendant sa vie, le bon cordelier a été trop oublié après sa mort, et il déplore que « le plus consciencieux des bibliographes américains, » M. Harrisse, ait oublié ou négligé de le citer parmi les auteurs qui ont écrit sur la Nouvelle-France. Comme les Singularitez de la France antarctique sont fort rares et fort recherchées, M. G. a cru devoir éditer de nouveau un recueil qui, s'il n'est pas excellent, fournit du moins de curieuses informations « non-seulement sur l'essai de colonisation tenté par la France au Brésil, mais aussi sur les origines canadiennes et les premières années de la prise de possession de l'Amérique par les Européens. » M. G. me paraît avoir bien jugé les Singularitet quand il dit (p. vi): « Nous n'avons pas, contrairement à tant d'éditeurs, la prétention d'avoir remis en lumière un chef-d'oeuvre : nous n'avons cherché qu'à faire connaître une œuvre secondaire, mais utile et surtou intéressante. »

Empressons-nous d'ajouter que M. G. a considérablement accru la valeur du recueil de Thevet, en répandant au bas de presque toutes les pages de sa très-fidèle réimpression, des notes qui éclaircissent ou corrigent le récit. Tantôt le commentateur critique une malencontrcuse étymologie ?, tantôt il rapproche d'une phrase vaguement ou inexactement citée le texte même sur lequel Thevet s'est appuyé, tantôt il emprunte à quelque autre ouvrage du polygraphe angoumoisin un renseignement nouveau, le plus souvent enfin il oppose à ses témoignages trompeurs des témoignages contradictoires. Les notes géographiques surtout sont excellentes et M. G. a toujours suivi les meilleurs guides, notamment MM. d'Avezac, Ferdinand Denis, l'amiral Fleuriot de Langle, le baron

1. On a même reproduit, avec la plus minutieuse exactitude, les notules marginales de l'édition princeps, et, par exemple, la première de ces notules (p. 1) a conservé sa bizarre orthographe : Toutes choses ont esté faittes pour l'hôme. Le frontispice de 1558, le privilège du 18 décembre 1556, les pièces liminaires, les planches, en un mot tout ce qui se trouve dans l'édition d'il y a 321 ans, se retrouve dans celle-ci. On a poussé la précaution jusqu'à marquer en marge le folio de l'in-4° auquel correspondent les pages de l'in-8° de 1878.

2. Je ne sais trop si l'on doit approuver cette assertion de l'éditeur (p. 20), que la véritable étymologie des Canaries serait le mot canis. Puisque nous en sommes aux choses très-douteuses, mentionnons l'étrange conjecture de la note i de la page 68 : « La pourpre que nous cherchons dans un murex n'était peut-être que le lichen roccella. »

.

[ocr errors][merged small]

de Buch, Agassiz, les rédacteurs du Bulletin de la Société de géographie, les rédacteurs de la Revue de géographie, etc. On remarquera çà et là de précis renseignements bibliographiques, comme ceux qui sont réunis au sujet des colonnes d'Hercule (p. 8), de l'Atlantide (p. 58), des Amazones (p. 330), etc. M. G. n'a pas négligé ces rapprochements qui jettent de la variété et du mouvement dans un commentaire, et on le voit avec plaisir rappeler tantôt la description que fait du pic de Téréniffe l'auteur de la Jérusalem délivrée (p. 26), tantôt la description que fait de la splendide végétation de l'île de Madère l'auteur des Lusiades (p. 40).

On ne trouve guère de taches en toutes ces notes. J'aurais désiré qu'au sujet de la théorie des antipodes exposée par Virgile, évêque de Salzbourg, et désavouée par le « nouveau Galilée », lequel aurait été menacé des foudres de l'excommunication, M. G. indiquât (p. 95-96) les sources de son récit. Lui qui met habituellement de l'abondance et parfois même du luxe dans ses citations ?, comment ici s'est-il abstenu de toute référence? C'était pourtant plus que jamais le cas d'invoquer les plus nombreuses et les plus solides autorités, la question ayant été et étant encore l'objet de vives controverses. Je ne chercherai qu'une autre querelle au soigneux annotateur. Il a dit (p. 177) : « Thevet réclamait la punition des sorciers : on ne l'a que trop écouté. Bodin n'écrivit sa monomanie qu'en 1587. » La Démonomanie parut sept ans plus tôt (Paris, 1580), et loin d'être un plaidoyer en faveur des sorciers, c'est le plus absurde et le plus cruel réquisitoire qui ait peut-être jamais été dressé contre ces malheureux 3.

La notice sur Thevet est très-bien faite. Si les particularités nouvelles y manquent, ce n'est pas la faute de M. G. qui nous apprend (p. vi) que ses recherches, à Angoulême, sur la famille et les premières années du futur historiographe et cosmographe du roi, n'ont pas abouti. L'éditeur a, du moins, tiré parti des meilleurs travaux antérieurs, ceux de M. Ferdinand Denis (1851) et du prince Galitzin (1858). Il a étudié plus particulièrement en Thevet le collectionneur, l'homme qui « avait une extrême curiosité, une véritable passion de connaître, » laquelle « s'étendait à tout, aux livres, aux médailles, aux monuments, aux plantes et aux

[ocr errors]

1. Voir encore (p. 121, 140, 181, 199, 207) divers rapprochements avec certains passages des Essais de Montaigne,

2. Ce ne sera certes pas moi qui m'en plaindrai. Quis tulerit Gracchos de seditione querentes?

3. On a prétendu, je ne l'ignore pas, que le traité de la Démonomanie avait été écrit d'une plume ironique et uniquement pour déconsidérer, par une ridicule exagération, la cause des magistrats qui faisaient brûler ceux qu'il aurait fallu guérir; mais cette thèse est insoutenable et la Démonomanie, chose douloureuse à dire! est l'oeuvre d'un esprit convaincu, d'un esprit qui fut, à d'autres égards, un des plus vigoureux et des plus hardis du xvio siècle.

« ZurückWeiter »