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avait fait des progrès dans ce sens; en tout cas, il nous semble que la sévérité strictement bornée à des cas particuliers a quelque chose de moins blessant et de plus utile que le dédain général dont on trouve l'empreinte dans les premiers écrits de notre amical Mentor. L'autre conseil, c'est de n'être pas ingrats envers les grands savants du passé. Mais personne n'est moins en danger de tomber dans le défaut d'ingratitude que ceux qui prennent la peine, comme nous recommandons tous les jours de le faire, d'étudier l'histoire et les progrès insensibles de la science; et, s'il faut dire notre pensée tout entière, à mesure que les livres vulgarisent les connaissances, que les bonnes méthodes arment et multiplient les travail. leurs, ceux qui, sans maîtres, sans collaborateurs, sans encouragements, seuls au milieu d'un public indifférent, ont créé les études, jeté les idées, ouvert les horizons, grandissent à nos yeux et nous paraissent plus dignes d'admiration et de respect.

La Revue critique a été cruellement épouvée cette année. En en commençant une nouvelle, nous sentons plus profondément que jamais le vide causé par la mort de Camille de la Berge. Nous ne pouvons le remplacer, mais nous demanderons souvent des conseils au souvenir que nous a laissé cette critique à la fois si nette et si bienveillante, cet esprit si impartial et si droit.

L'Abdicazione di Diocleziano. Studio Storico di Achille Coen. Livorno.

Fr. Vigo.

Dans une brochure de 50 pages, dédiée à M. Comparetti, un jeune savant italien a essayé de résoudre un des problèmes les plus obscurs de l'histoire romaine; il s'est demandé quels motifs avaient pu déterminer l'abdication de Dioclétien.

Quand on apprit que, le jer mai de l'an 305, les deux Augustes, Dioclétien et Maximien, venaient de résigner le pouvoir, la surprise dut être grande dans l'empire. Rien ne semblait expliquer cette brusque résolution. L'empire, en général, était tranquille; les ennemis du dehors avaient été vaincus; à l'intérieur, on jouissait d'un calme que, depuis longtemps, on ne connaissait pas. Dioclétien venait de célébrer en grande pompe ses Vicennalia : il y avait un siècle et demi qu'on n'avait vu un règne aussi long. Pourquoi donc l'empereur et son collègue choisissaientils ce moment pour rentrer dans la vie privée ? Eusébe, bien informé d'ordinaire, semble être l'interprète d'un grand nombre de ses contemporains quand il dit qu'il n'en sait pas le motif. En l'absence de raisons certaines, on en cherche naturellement d'imaginaires. Aussi Aurelius Victor avoue-t-il que, les opinions étant très-diverses à ce sujet, il est difficile de savoir la vérité.

Ce qui semble d'abord le plus vraisemblable, ce que les historiens ont depuis le plus souvent répété, c'est que Dioclétien se sentait atteint par l'âge, et qu'il voulait laisser l'administration de l'Etat à des princes plus jeunes et plus vigoureux. Il est probable que ce fut la raison officielle qui fut donnée soit dans le discours adressé par l'empereur à ses soldats, soit dans les rescrits impériaux où l'on annonçait ce grand'acte aux peuples ; et elle était en partie vraie. On ne peut guère douter que Dioclétien, avant d'abdiquer l'empire, n'ait été atteint d'une très.grave maladie. L'empereur Julien, qui devait savoir la vérité, le laisse entendre, et Lactance donne des détails si précis qu'il est difficile de croire qu'il les ait inventés; mais la maladie ne dut être qu'une occasion, et plusieurs historiens affirment que l'empereur s'était décidé bien avant d'être malade. Ils disent que s'étant rencontré à Rome avec Maximien, il lui fit promettre d'abdiquer en même temps que lui. Maximien paraît s'y être résigné de très-mauvaise grâce, si bien que Dioclétien, qui craignait de le voir manquer de parole, lui fit jurer dans le temple de Jupiter Capitolin de tenir sa promesse. Ce ne furent donc pas des motifs uniquement personnels, le besoin de repos, le désir de se refaire après une longue maladie, le sentiment de son impuissance et de son affaiblissement, qui décidèrent seuls Dioclétien, puisqu'il entraîna avec lui son collègue qui était alors plein de force et qui n'éprouvait aucun dégoût du pouvoir. Il devait entrer dans sa résolution des questions politiques, et il faut chercher à sa conduite une autre explication.

On en trouve une qui paraît d'abord assez plausible dans le livre intitulé De mortibus persecutorum, qu'on attribue d'ordinaire à Lactance. Il y est raconté que Dioclétien devint tellement malade à Nicomédie qu'on fit des prières publiques pour sa santé, et que même le bruit se répandit qu'il était mort. Le mal avait atteint sa raison, « en sorte qu'à certaines heures, il perdait l'esprit et, à d'autres, il retrouvait son bon sens. » Lorsqu'il put reparaître en public, il était tellement changé qu'on avait peine à le reconnaître. A ce moment arriva le César Galérius, qui venait d'arracher à Maximien son abdication et qui voulait contraindre Dioclétien à l'imiter. Là, l'historien imagine entre les deux princes un long dialogue et suppose qu'à la suite de cet entretien où Galérius avait usé tour à tour de flatteries et de menaces, le vieil empereur consentit à faire ce qu'on lui demandait. Ce récit, qui, depuis Tillemont, a été adopté par tous les historiens de l'Eglise, contient quelques invraisemblances. Le dialogue est une cuvre de pure rhétorique qui manque absolument d'authenticité. « Voilà, dit Voltaire, une étrange conversation entre les deux maîtres du monde! L'avocat Lactance était-il en tiers? » De plus, le récit de Lactance est contredit par tous les autres historiens qui s'accordent à dire que l'empereur abdiqua de son plein gré, et par la conduite même du prince qui refusa dans la suite avec obstination de reprendre le pouvoir quand on le lui offrait. On voit trop, enfin, que Lactance a un parti pris, et qu'il tient à humilier un ennemi du christianisme. Il a reproduit la version chrétienne qu'on ne peut pas accuser d'être un mensonge prémédité, mais qui est au moins une interprétation malveillante des faits véritables. Comme la maladie empêchait Dioclétien de sortir de son palais, on raconta, et peut-être on crut, qu'on l'y tenait enfermé parce qu'il avait perdu l'esprit. Quand il eut pris la résolution d'abdiquer l'empire, il dut faire venir Galérius pour la lui révéler; comme le public ne la connut qu'à la suite des entretiens qu'ils avaient eus ensemble, on pouvait supposer que Galérius l'avait contraint à faire ce qu'en réalité il avait résolu tout seul. C'était la haine qui suggérait aux ennemis de Dioclétien cette façon d'expliquer les événements, et ils trouvaient ainsi moyen de tourner à sa honte les faits mêmes dont ses amis lui faisaient le plus d'honneur. La vérité n'est donc pas dans le récit de Lactance.

Je ne rappelle que pour mémoire l'opinion de Burckhardt, à laquelle il me semble que M. Coen, tout en la combattant, accorde trop d'importance. Il imagine que, dans la constitution de Dioclétien, l'empire ne devait être qu'une charge temporaire, à laquelle après vingt ans d'exercice, le prince devait renoncer. Voilà, il faut l'avouer, une disposition fort étrange. M. C. remarque qu'aucun historien n'en a fait mention et qu'on ne la retrouve dans aucun des monuments législatifs de cette époque. Elle ne pouvait pourtant pas être sous-entendue. Il fallait, au contraire, la répéter et y insister, si l'on voulait qu'elle eût quelque chance d'étre respectée. Dioclétien n'était pas assez naïf pour penser qu'il serait aisé d'obtenir d'un prince qu'il quittât l'empire après vingt ans de règne, et personne ne croira qu'un politique aussi avisé ait pu imaginer une conception aussi bizarre.

Ces diverses hypothèses une fois écartées, et le terrain, pour ainsi dire, déblayé devant nous, voyons comment M. C. remplace ces suppositions qui ne le contentent pas, et quelle est l'explication qu'à son tour il pro pose.

Il fait remarquer d'abord qu'il n'y eut pas, pendant toute la durée de l'empire, de règle fixe pour la transmission du pouvoir. C'est une singulière lacune dans une législation si bien faite, mais il était difficile qu'elle fût comblée. L'empire n'eut jamais le courage d'affirmer hautement son principe et fut toujours une monarchie déguisée. Il tendait à l'hérédité sans oser le dire; au contraire, les Romains, à qui la royauté déplaisait, préféraient l'élection, et, selon le mot que Tacite prête à Galba, ils croyaient qu'elle peut tenir lieu de la liberté, loco libertatis erit quod eligi cæpimus. Ainsi ce régime qui s'était donné pour mission de pacifier le monde manqua de ce qui est le gage de la sécurité publique, de ce qui assure l'avenir : il ne régla jamais d'une manière certaine la succession au trône, et oscilla sans cesse entre l'élection et l'hérédité. De là des maux incalculables pour l'empire. Dioclétien voulut y mettre un terme; mais telle était la force des préjugés et de l'habitude qu'il ne revint pas franchement à l'hérédité naturelle, quoiqu'il eût fondé une royauté véritable : il ne fit guère que remplacer l'élection directe par une élection à deux degrés. L'empire était divisé entre deux Augustes et deux Césars; quand les Augustes disparaissaient, les Césars prenaient leur place et se choisissaient deux Césars nouveaux. On se trouvait par là à l'abri d'une surprise, et l'empire n'était jamais dépourvu d'héritier ; mais le conflit entre l'hérédité et l'élection subsistait toujours et c'est ce qui devait tout compromettre. Quand Galérius et Sévère, devenus Augustes, voulurent choisir des Césars qui n'appartenaient pas aux familles régnantes, le fils de Constance Chlore et celui de Maximien, mécontents d'être mis de côté, se firent proclamer par leurs soldats.

Sans aller jusqu'à prévoir que sa constitution serait si vite emportée, Dioclétien se doutait bien qu'elle n'était pas d'une application facile. Il devait donc souhaiter pardessus tout que l'ordre de succession qu'il avait imaginé fut une fois appliqué dans des conditions favorables qui en as. sureraient le succès. Un premier succès pouvait en amener d'autres et engager l'avenir. Voilà, selon M. C., ce qui lui fit prendre la résolution d'abdiquer. Il voulait que la transmission du pouvoir se fît la première fois d'une façon régulière, « il désirait être en quelque sorte le témoin de sa propre succession. » Quand il eut conçu ce dessein, il le communiqua à son collègue Maximien pendant les fêtes des Vicennalia qui furent célébrées à Rome avec tant de magnificence. Peut-être n'avait-il pas encore fixé le moment où ils devaient tous les deux quitter l'empire. La grave maladie dont il fut atteint en revenant à Nicomédie dut le décider à ne pas différer plus longtemps.

Telle est l'opinion de M. C. sur les motifs qui amenèrent Dioclétien à déposer la pourpre. Il faut bien avouer qu'elle ne s'appuie sur aucun texte formel; les événements qui suivirent, et que M. C. raconte avec quelque complaisance, n'ont rien qui la combatte ou qui la confirme. Ce n'est donc encore qu'une hypothèse, mais elle parait plus vraisemblable que les autres, et M. Coen a soin de nous prévenir, au début de son mémoire, qu'il y a des questions dans lesquelles il faut savoir se contenter d'une probabilité.

Gaston BoISSIER.

2. — tatthaei Parisiensis, monachi Sancti Albani, chronica mojora;

edited by H. Richards Luard. I, de la Création à 1066, lxxxv et 542 p. (1872). II, de 1067 à 1216, xlviii et 669 p. (1874). III, de 1216 à 1239, xxvii et 640 P. (1876). IV. de 1240 à 1247, xvil et 665 p. (1877). Londres, Longman et Cie (Rolls series). Prix : 10 sh, chaque.

Il y a longtemps que le besoin d'une bonne édition de la grande chronique de Mathieu Paris : se faisait sentir. Le premier éditeur, Parker 2, en avait publié (1571) le texte à la hâte, sans soin et sans critique, altérant sans scrupule les mots ou le sens, omettant des phrases, en ajoutant même parfois de sa façon. Réimprimé tel quel à Zurich en 1589 et en 1606, ce texte fut notablement amendé par Wats (1640)', mais seulement à partir du règne de Henri II ; si d'ailleurs beaucoup de ses corrections sont bonnes, elles ne méritent pas toutes une égale confiance 2 ; en outre, il ne distinguait pas assez nettement l'æuvre de Mathieu Paris de l’æuvre de ses prédecesseurs, et l'usage s'est perpétué jusqu'à nos jours de citer, par exemple, sous le nom de Paris, la chronique de Roger de Wendover. Enfin Parker et Wats n'avaient publié la compilation de Paris qu'à partir de 1066, la partie antérieure, depuis la création, restant inédite.

1. On sait que l'Historia minor a été publiée de 1866 à 1869, par sir Fr. Madden sous le titre d'Historia Anglorum, 3 vol. (Rolls series).

2. Deuxième archevêque anglican de Cantorbéry, mort en 1575.

L'édition de M. Luard marque un très-grand progrès sur les précédentes : tout d'abord elle est complète; c'est-à-dire qu'elle part de la création, Ce n'est pas cependant que la partie 0-C à 1066 soit, à vrai dire, publiée ici pour la première fois; mais elle l'a été sous d'autres noms. On peut, en effet, distinguer trois parties dans l'oeuvre de Paris : 1° une compilation anonyme 3 qui a servi de base aux chroniques universelles connues sous les noms de Roger de Wendover, de Mathieu Paris et de Mathieu de Westminster; 2° la chronique de Roger de Wendover ; 30 l'oeuvre propre de Mathieu Paris. Malgré les différences qui séparent les reproductions diverses de la chronique anonyme, elle est identique pour le fond dans les textes des trois historiens cités plus haut. Le texte de Mathieu de Westminster a été publié intégralement par Parker (1567; seconde édition en 1570), mais avec autant de négligence que celui de Mathieu Paris; celui de Roger de Wendover l'a été par M. Coxe (1841-1842), mais ce dernier, travaillant pour l'English historical society, n'a commencé à imprimer la chronique de Wendover qu'à partir de 448, année où les Angles et les Saxons furent appelés dans l'ile britannique et où par conséquent commence, à proprement parler, l'histoire anglaise. On pourrait même se demander s'il était bien nécessaire de publier à nouveau une compilation sans valeur originale, que nous connaissions déjà par les travaux de Parker et de M. Coxe. La préface de M. L. au premier volume de la présente édition tend, en effet, à démontrer que Paris n'a pu être l'auteur de cette compilation, qu'il en a adopté sans aucun changement la rédaction primitive, qu'il s'est contenté d'y mettre quelques notes en regard du texte, et d'y faire çà et là des additions en général peu importantes. Or M. Coxe, dans

1. Edition reproduite dans celles de Paris ( 1644) et de Londres (1680).

2. M. Luard, dans les préfaces des 2. 3. et 4e vol., indique les principales inexactitudes qui se trouvent dans les éditions de Parker et de Wats.

3. Voy. sur ce sujet sir Fr. Madden, Hist. Anglor., I, préface; sir Th. D. Hardy, Catalogue of British history, III, p. 317 sq. et préface, et M. Luard, por vol de son édition, préface. Aucune question d'ailleurs n'est plus obscure ni plus controversée.

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